Jean-Pierre Richard : le critique littéraire, biographie et essais

En bref :

  • Un parcours de critique littéraire majeur : de Marseille à la Sorbonne, une vie entière consacrée à la littérature française et à l’analyse littéraire.
  • Une biographie marquée par l’enseignement : Écosse, Londres, Madrid, Vincennes, Paris‑Sorbonne, autant de lieux où Jean-Pierre Richard a façonné des générations d’étudiants.
  • Des essais fondateurs comme Littérature et Sensation, Poésie et profondeur, ou encore les Microlectures, qui ont renouvelé la lecture critique des textes.
  • Une théorie littéraire centrée sur la sensation et la rêverie, héritée de Bachelard et Poulet, qui met l’accent sur l’expérience intime du monde dans les œuvres.
  • Un héritage vivant qui irrigue encore les études littéraires, les clubs de lecture et les revues spécialisées, alors que l’attention aux détails sensibles revient au premier plan.
Repère clé Détail biographique ou critique Impact sur la lecture critique
1954 – Littérature et Sensation Premier grand essai, consacré à Stendhal, Flaubert, Fromentin et aux Goncourt. Affirme l’importance du monde matériel et des sensations dans l’interprétation.
1961 – L’univers imaginaire de Mallarmé Étude devenue classique, couronnée par l’Académie française. Montre comment la rêverie et l’imaginaire structurent une œuvre.
1979‑1984 – Microlectures Deux volumes de lectures serrées, publiés au Seuil. Fait école dans les études littéraires, par une attention extrême au détail.
Années 1990‑2010 – Essais de critique buissonnière, Pêle-mêle, Les Jardins de la terre Explorations d’auteurs contemporains (Michon, Maylis de Kerangal, Fred Vargas…). Montre l’actualité de sa méthode pour la littérature d’aujourd’hui.
Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir :
Jean-Pierre Richard est un critique littéraire central pour qui la sensation et la rêverie sont au cœur de l’interprétation.
Sa biographie est indissociable de l’enseignement et d’une curiosité constante pour la littérature française des XIXe, XXe et XXIe siècles.
Ses essais comme Littérature et Sensation ou Poésie et profondeur restent des repères pour toute lecture critique.
Sa manière de lire, à la fois sensible et rigoureuse, peut inspirer aussi bien les études littéraires que les lecteurs curieux d’approfondir leurs propres lectures.

Une biographie de Jean-Pierre Richard au plus près des textes et des lieux

Né à Marseille le 15 juillet 1922, Jean-Pierre Richard grandit loin des cénacles parisiens, dans une ville portuaire où la lumière, les odeurs et les contrastes marquent fortement les sens. Difficile de ne pas voir, avec le recul, un lien entre cette enfance méditerranéenne et l’importance qu’il accordera plus tard aux sensations dans l’analyse littéraire. Après des études brillantes au lycée Thiers, il rejoint l’École normale supérieure en 1941, dans un Paris occupé, où la littérature devient pour beaucoup un refuge et un espace de résistance intérieure.

Agrégé de lettres en 1944, il poursuit son parcours universitaire jusqu’au doctorat ès lettres en 1962. Mais ce qui frappe, c’est la manière dont sa biographie se confond avec une géographie de l’enseignement : l’Écosse de l’après‑guerre entre 1946 et 1948, Londres de 1949 à 1958, puis l’Institut français de Madrid dans les années 1960. Chaque pays, chaque langue, chaque bibliothèque étrangère nourrit sa façon d’aborder la littérature française, non comme un patrimoine figé, mais comme une matière vivante qu’on transporte avec soi.

Au tournant de 1968, il participe à l’expérience de l’université expérimentale de Vincennes, où il enseigne de 1969 à 1977. Le contraste est fort entre la tradition de l’ENS et l’atmosphère d’effervescence de Vincennes. Beaucoup d’anciens étudiants témoignent d’un professeur à la fois discret et exigeant, qui incite à lire plus lentement, à revenir sans cesse aux mêmes phrases. À partir de 1978, il rejoint l’Université Paris‑IV Sorbonne, où il enseigne jusqu’en 1984, devenant une figure reconnue des études littéraires.

Ce parcours académique ne l’éloigne pourtant jamais du geste simple de la lecture critique. Tandis qu’une partie de la théorie littéraire se tourne vers les grandes constructions formalistes ou structuralistes, lui s’obstine à partir du texte, de ce qu’il appelle parfois les « petits faits de style ». Son itinéraire rejoint sur ce point d’autres figures de la critique européenne, comme Walter Benjamin, auquel un article sur son exil à Portbou consacre un éclairage précieux.

À partir des années 1980, la reconnaissance devient officielle : prix Max‑Barthou de l’Académie française en 1963 pour son travail sur Mallarmé, prix Henri‑Mondor en 1971 pour l’ensemble de ses recherches consacrées au poète, puis, bien plus tard, en 2015, le prix de la critique de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Ce dernier prix, décerné alors qu’il a plus de quatre‑vingt‑dix ans, dit quelque chose d’essentiel : sa voix, longtemps associée à la « nouvelle critique » des années 1960, continue de compter dans un paysage où l’on réévalue la place de la sensibilité dans l’analyse.

Il s’éteint à Paris, dans le 5e arrondissement, le 15 mars 2019. Pour beaucoup de lecteurs, cette date marque moins la fin d’un parcours que le moment où ses livres rejoignent définitivement la bibliothèque des compagnons de lecture, de ceux que l’on ouvre à côté du roman ou du poème, pour relancer la pensée. Sa vie dessine ainsi une trajectoire cohérente : celle d’un homme pour qui la critique littéraire demeure, jusqu’au bout, une manière d’habiter le monde.

Les grands essais de Jean-Pierre Richard : un autre visage de la critique littéraire

Les livres de Jean-Pierre Richard forment une constellation très cohérente, où chaque titre répond aux autres. Son premier grand essai, Littérature et Sensation, paru en 1954 au Seuil, annonce déjà son projet : explorer chez Stendhal, Flaubert, Fromentin et les frères Goncourt la manière dont l’écriture s’enracine dans le corps, les perceptions, la matière du monde. Plutôt que de partir des intrigues ou des idées, il choisit de suivre les couleurs, les textures, les mouvements, ce qui donne à ces auteurs une présence presque tactile.

Un an plus tard, avec Poésie et profondeur, il s’intéresse à Nerval, Baudelaire, Verlaine et Rimbaud. Il cherche ce qu’il appelle le « moment premier de la création », c’est‑à‑dire l’instant où se nouent en même temps une vie, une voix et une œuvre. L’un des chapitres les plus connus, consacré à Verlaine, interroge cette « fadeur » apparente de la poésie verlainienne, ses demi‑teintes, ses effacements, pour montrer comment le poète ne retient que des traces, des impressions, comme si le réel passait déjà dans une sorte de brume.

Les années 1960 sont marquées par son dialogue avec Mallarmé. L’Univers imaginaire de Mallarmé, publié en 1961, puis son travail éditorial autour de la Correspondance et du poème inachevé Pour un tombeau d’Anatole, font de lui l’un des grands lecteurs du poète. Grâce aux feuillets confiés par le médecin et biographe Henri Mondor, il donne une première édition de ce texte bouleversant, écrit après la mort du fils de Mallarmé. Là encore, il suit les images, les motifs, les silences, pour comprendre comment la poésie affronte l’irreprésentable.

Dans les années 1970, avec Onze études sur la poésie moderne ou Proust et le monde sensible, il élargit son terrain à des poètes comme Pierre Reverdy, Saint‑John Perse, René Char, mais aussi Francis Ponge, Yves Bonnefoy ou Philippe Jaccottet. Il s’intéresse également à la manière dont Proust tisse un univers de perceptions infiniment nuancées. Son livre sur Proust, réédité en poche dans la collection « Points Essais », est encore aujourd’hui utilisé dans de nombreux séminaires et clubs de lecture consacrés à La Recherche.

Plus tard, les deux volumes de Microlectures (1979 et 1984) marquent une étape décisive dans son travail. Il y pratique une sorte de zoom extrême sur quelques pages ou quelques phrases, montrant comment l’attention au détail permet de faire surgir des structures profondes. Cette manière de lire trouve aujourd’hui un écho chez des auteurs qui, comme Laure Murat dans ses propres essais, travaillent le lien entre texte, mémoire et expérience, ce que l’on retrouve dans une présentation de ses livres essentiels sur Laure Murat et ses ouvrages phares.

À partir des années 1990, ses essais se tournent plus nettement vers la littérature contemporaine : L’État des choses, Terrains de lecture, Essais de critique buissonnière, Chemins de Michon, Pêle‑mêle ou Les Jardins de la terre. On y croise Jacques Réda, Pascal Quignard, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Maylis de Kerangal, Fred Vargas, Gérard Macé… Cette inflexion montre que sa méthode ne reste pas prisonnière des « grands classiques », mais peut se déployer aussi sur des écritures en cours de réception, parfois encore sans canon.

Pour un lecteur ou une lectrice d’aujourd’hui, ces ouvrages peuvent fonctionner comme un laboratoire de théorie littéraire appliquée. Chaque livre propose une manière concrète de faire de l’analyse littéraire sans se couper de la sensibilité, en croisant les enjeux formels avec ce que les textes disent d’un rapport au monde. C’est ce mélange de précision et de chaleur qui en fait encore des compagnons de route pour qui aime s’attarder sur les pages plutôt que de les survoler.

Comment ces essais peuvent nourrir la lecture d’aujourd’hui

Pour un club de lecture, un professeur de lycée ou un simple lecteur curieux, entrer dans les livres de Jean-Pierre Richard revient à apprendre une autre manière de lire. Plutôt que de chercher d’emblée « le message » ou « le sujet » d’un roman, ses essais invitent à se demander : quelles sensations ce texte fait‑il naître, comment il organise les couleurs, les sons, les mouvements ? Cette approche peut s’appliquer à un grand roman contemporain comme Temps sauvages ou à un texte plus singulier de la rentrée, à l’image du livre présenté dans l’article consacré à Temps salopards, chronique de rentrée.

Les principaux titres peuvent se lire dans n’importe quel ordre, mais beaucoup de lecteurs trouvent utile de commencer par Littérature et Sensation et Poésie et profondeur, avant de passer aux Microlectures et aux recueils plus tardifs. Dans tous les cas, ces essais montrent qu’une lecture critique n’est pas réservée aux seuls universitaires. Elle peut prolonger et approfondir le plaisir très simple de suivre une histoire ou un poème, en donnant des mots pour ce qu’on ressent parfois confusément.

Au fond, ces livres rappellent que la critique n’est pas un commentaire surplombant, mais une forme de conversation : avec les auteurs, avec d’autres lecteurs, avec soi‑même. C’est sans doute pour cela qu’ils continuent à circuler hors des salles de cours, dans les bibliothèques de quartier, les médiathèques et les librairies indépendantes attentives aux essais de fond.

Une théorie littéraire de la sensation et de la rêverie

Ce qui distingue durablement Jean-Pierre Richard dans le paysage de la théorie littéraire, c’est sa manière de tenir ensemble la rigueur de l’analyse littéraire et une attention presque phénoménologique à la sensation. Inspiré par Gaston Bachelard et par Georges Poulet, il s’inscrit dans ce qu’on a appelé la « critique thématique », qui explore les images récurrentes, les motifs, les éléments (eau, feu, air, terre) pour comprendre comment un écrivain se construit un univers propre.

Chez lui, cette approche ne se réduit jamais à un catalogue de symboles. Il s’agit plutôt de suivre la manière dont une œuvre invente une certaine façon d’habiter le monde : certaines préfèrent la lumière rasante aux grands éclats, d’autres se tournent vers les marges, les arrière‑plans, les objets modestes. Il parle volontiers d’« expérience intime du monde », expression qui dit bien que la littérature ne se contente pas de représenter la réalité, mais la reconfigure selon une sensibilité singulière.

Cette sensibilité passe souvent par la rêverie. En lisant Mallarmé, par exemple, il montre comment les mots deviennent des lieux de méditation, des points de cristallisation de fantasmes, de souvenirs, de désirs. Dans ses études sur la poésie moderne, il repère ces instants où la langue se met à flotter, où le sens semble se dérober pour mieux ouvrir un espace intérieur. Loin de considérer ces moments comme de simples obscurités, il les regarde comme des prises sur l’invisible.

La psychologie n’est jamais loin, mais il ne s’agit pas d’une psychologie explicative, qui viendrait réduire le texte à la biographie de l’auteur. Le texte reste premier, les images et les sensations sont prises au sérieux pour elles‑mêmes. Par là, sa méthode se distingue autant des approches trop abstraites que des lectures purement anecdotiques. Elle offre une voie médiane, précieuse pour qui cherche à articuler la vie et la forme, le vécu et l’écriture.

Dans les séminaires universitaires comme dans les cercles de lecture, cette manière de lire a ouvert la porte à des travaux qui croisent aujourd’hui littérature, écologie, études de genre ou études culturelles plus larges. On pense, par exemple, à la manière dont certains critiques contemporains lisent les paysages dans la BD ou dans le roman graphique — un geste que l’on retrouve, sous une autre forme, dans les analyses consacrées à Edmond Baudoin, dont une biographie détaillée rappelle également l’importance des traits sensibles et du geste graphique.

Pour les étudiantes et étudiants qui découvrent la critique au début de leurs parcours en lettres, lire un article de Richard peut parfois déstabiliser : peu de jargon, beaucoup de descriptions patientes, des phrases qui prennent le temps de nommer ce que produit une image ou une cadence. Cette relative simplicité apparente est en réalité la pointe de son exigence : pour parler d’un texte, encore faut‑il l’avoir fréquenté assez longtemps pour en sentir les rythmes, comme on reconnaît la voix d’un ami au téléphone sans qu’il ait besoin de se présenter.

Appliquer cette approche à ses propres lectures

Que faire de cette théorie de la sensation quand on lit un roman contemporain, un polar ou même un essai politique ? Un lecteur d’aujourd’hui peut s’inspirer de quelques réflexes venus de Jean-Pierre Richard :

  • Prêter attention aux sensations : noter mentalement les couleurs, les odeurs, les bruits qui reviennent.
  • Repérer les motifs insistants : un objet, un geste, un lieu qui réapparaît plusieurs fois sans raison évidente.
  • Observer le tempo : le texte avance‑t‑il par à‑coups, longues phrases, courts fragments, ralentissements brutaux ?
  • Relier ces éléments à une manière d’être au monde : que dit cette organisation des sensations sur la vision du monde proposée par le livre ?

Ces gestes n’exigent ni bagage technique, ni terminologie compliquée. Ils demandent seulement un peu de temps et d’attention. Ils peuvent totalement changer l’expérience de lecture d’un roman de rentrée, d’une BD ou même d’un texte plus expérimental, en révélant des cohérences sous‑jacentes qui échappent à une lecture trop pressée.

Dans un paysage culturel où tout pousse à « consommer » des histoires à la chaîne, cette approche lente et sensible fait figure de résistance douce. Elle rappelle que lire, c’est moins avaler des intrigues que se laisser affecter par des formes, des rythmes, des textures. C’est à ce niveau, très concret, que la pensée de Richard garde une force intacte.

L’art de la lecture critique : ce que Jean-Pierre Richard change pour les lecteurs

Dans les pratiques de lecture d’aujourd’hui, la lecture critique est souvent associée aux notes de bas de page, aux argumentaires universitaires ou aux vidéos de vulgarisation. À travers ses livres et ses cours, Jean-Pierre Richard propose autre chose : une façon d’intensifier l’expérience du lecteur ordinaire, sans le tenir à distance du texte.

De nombreux témoignages d’anciens étudiants ou de jeunes chercheurs montrent qu’il ne cherchait pas à impressionner par des références, mais à ramener la discussion vers le livre posé sur la table. Parfois, une heure entière pouvait être consacrée à quelques lignes d’un poème, jusqu’à ce que chacun sente physiquement ce qui s’y joue. Cette patience contraste fortement avec la vitesse de circulation des contenus culturels actuels, mais elle rejoint une aspiration très contemporaine : reprendre la main sur son attention.

Les revues et les magazines littéraires français ont, pour certains, intégré cette leçon. On la retrouve aussi bien dans des dossiers au long cours que dans des critiques qui prennent le temps de s’attarder sur une scène, un paragraphe, plutôt que de survoler tout le livre. Des ressources recensées dans des guides consacrés aux magazines littéraires en France montrent d’ailleurs combien ce goût pour les analyses approfondies trouve encore son public.

Pour un lecteur qui lit une dizaine ou une vingtaine de livres par an, s’inspirer de cette exigence ne signifie pas prendre des notes comme en cours. Cela peut passer par des gestes simples : relire une page qu’on a aimée, lire à voix haute un passage pour entendre le rythme, marquer d’un signet les phrases qui ne cessent de revenir en mémoire. La critique, dans cette perspective, est moins un jugement (« j’ai aimé » / « je n’ai pas aimé ») qu’un approfondissement.

Cette manière de faire résonne avec certains livres contemporains qui interrogent directement notre rapport aux récits, comme les essais sur la culture populaire, les mémoires ou les formes hybrides entre roman et enquête. Elle parle aussi à celles et ceux qui croisent la lecture avec d’autres pratiques culturelles — cinéma, séries, BD — et qui cherchent à prolonger une sensation au‑delà du simple visionnage, un peu comme le font les analyses d’adaptations cinématographiques, telles que celles proposées à propos de certains films récents.

Au final, ce que change Richard pour les lecteurs, c’est la place que prend la littérature dans la vie quotidienne. Plutôt qu’un divertissement interchangeable, un livre devient un lieu précis, avec ses odeurs, ses couleurs, ses silences. Et l’interprétation n’est plus un exercice scolaire, mais un prolongement naturel de cette fréquentation attentive.

Vers une éthique de la lecture

En filigrane, la méthode de Jean-Pierre Richard dessine aussi une forme d’éthique. Lire ainsi, c’est accepter de se laisser déplacer par un texte, d’entrer dans une autre manière d’habiter la réalité, sans tout ramener immédiatement à ses propres catégories. C’est une manière de se rendre disponible, qui n’a rien de naïf : elle suppose au contraire une grande vigilance, une capacité à distinguer ce qui nous touche de ce qui nous manipule.

Dans une époque où les récits se multiplient et où les discours tentent souvent de capter notre attention par des procédés émotionnels rapides, cette éthique de la lenteur, de la description précise, du retour au détail, peut devenir une véritable hygiène mentale. Elle invite à se demander, à chaque lecture : qu’est‑ce que ce texte fait à ma perception, à ma manière de voir le monde ? Et suis‑je d’accord pour accepter ce déplacement ?

Pour beaucoup de lectrices et de lecteurs, cette manière de poser la question redonne au livre une force qu’on croyait réservée à la jeunesse ou aux « grands chocs de lecture ». Elle montre qu’une phrase apparemment modeste peut, si on la regarde de près, changer la façon dont on voit une rue, un visage, un paysage. Là se joue peut‑être l’héritage le plus intime de Richard.

Héritage et postérité de Jean-Pierre Richard dans les études littéraires

Après sa disparition en 2019, plusieurs ouvrages collectifs et numéros de revues ont été consacrés à Jean-Pierre Richard. Dès 1986, Jean‑Claude Mathieu coordonnait déjà un volume intitulé Territoires de l’imaginaire : pour Jean-Pierre Richard, signe que son influence était perçue de son vivant. Dans les années 1990, une monographie d’Hélène Cazes proposait une première vue d’ensemble sur son travail, tandis que, en 2014, un autre collectif dirigé par Dominique Combe et Christian Doumet insistait sur la dimension d’« écrivain » de sa pratique critique.

Dans les années qui suivent sa mort, les revues comme Europe ou Littérature reviennent sur son apport. On y lit des textes d’anciens élèves, de collègues, de critiques plus jeunes qui disent à quel point ses livres ont compté dans leur manière de regarder les textes. Certains insistent sur la cohérence d’ensemble de son œuvre, d’autres sur sa discrétion institutionnelle. Tous soulignent cependant cette fidélité au geste de lire lentement, avec une attention quasi tactile aux phénomènes de style.

Dans les études littéraires actuelles, marquées par l’interdisciplinarité, la place de Richard peut sembler moins centrale en apparence qu’à l’époque de la « nouvelle critique ». Pourtant, sa méthode continue d’être mobilisée, parfois de manière diffuse, dans des travaux sur l’espace, le corps, l’écologie, ou la matérialité du langage. Beaucoup de mémoires ou de thèses traitant de poésie contemporaine, de récits de soi ou de fictions de la nature empruntent à sa boîte à outils, même lorsqu’ils ne le citent pas explicitement.

Au‑delà de l’université, son influence se retrouve dans la manière dont certains libraires, médiateurs ou blogueurs parlent des livres. Quand un chroniqueur prend le temps de décrire la manière dont un roman fait sentir la pluie sur la peau ou la poussière d’une route, il prolonge, inconsciemment ou non, cette ligne de force. On pourrait dire que Richard a contribué à installer l’idée que le langage n’est pas seulement un support d’idées, mais aussi un milieu sensoriel.

Pour les lecteurs qui découvrent aujourd’hui ses textes, le risque serait d’en faire un monument figé de la critique française. Mieux vaut l’aborder comme un compagnon de route : quelqu’un qui montre un chemin possible dans la forêt des interprétations, sans prétendre au dernier mot. Ses livres s’accordent particulièrement bien avec une pratique de lecture qui alterne romans, essais, BD, comme le font aujourd’hui beaucoup de lecteurs pour qui la distinction des genres compte moins que l’intensité de l’expérience.

À l’heure où les plateformes de recommandation et les algorithmes dictent une part croissante des choix de lecture, se tourner vers une figure comme Jean-Pierre Richard peut aussi être une manière de réaffirmer une forme de liberté : celle de s’arrêter sur un texte, de le regarder de près, de faire confiance à ce que l’on ressent. C’est une manière discrète, mais tenace, de défendre la littérature comme pratique active, loin des réflexes de consommation rapide.

Qui était Jean-Pierre Richard et pourquoi est-il important pour la critique littéraire ?

Jean-Pierre Richard (1922‑2019) était un critique littéraire français dont l’œuvre a profondément marqué les études littéraires. Formé à l’École normale supérieure, agrégé de lettres et docteur ès lettres, il a enseigné en Écosse, à Londres, à Madrid, à l’université de Vincennes puis à Paris‑Sorbonne. Ses essais, de Littérature et Sensation à Microlectures, ont renouvelé l’analyse littéraire en plaçant la sensation, la rêverie et l’expérience intime du monde au cœur de l’interprétation.

Quels sont les principaux ouvrages de Jean-Pierre Richard à lire en priorité ?

Pour découvrir Jean-Pierre Richard, on peut commencer par Littérature et Sensation (1954), qui explore le rôle des sensations chez Stendhal, Flaubert, Fromentin et les Goncourt, puis Poésie et profondeur (1955), consacré à Nerval, Baudelaire, Verlaine et Rimbaud. L’Univers imaginaire de Mallarmé (1961) et Proust et le monde sensible (1974) offrent ensuite deux modèles d’analyse centrés sur la poésie et le roman. Enfin, les deux volumes de Microlectures (1979 et 1984) montrent comment une lecture très détaillée peut faire apparaître les structures profondes d’un texte.

En quoi la méthode de Jean-Pierre Richard diffère-t-elle des autres approches théoriques ?

Contrairement aux approches très formalistes ou purement idéologiques, la méthode de Jean-Pierre Richard part toujours de l’expérience concrète du texte : sensations, motifs, rythmes, images récurrentes. Inspirée par la critique thématique de Bachelard et Georges Poulet, elle s’intéresse à la manière dont chaque écrivain construit un univers sensible singulier. Elle évite cependant de réduire le texte à la simple biographie de l’auteur : la priorité est donnée à ce qui se passe dans la langue, dans le détail du style, ce qui en fait une approche à la fois rigoureuse et accessible.

Comment un lecteur non spécialiste peut-il s’inspirer de Jean-Pierre Richard ?

Un lecteur ou une lectrice non spécialiste peut s’inspirer de Jean-Pierre Richard en adoptant quelques réflexes simples : prendre le temps de relire les passages marquants, noter mentalement les sensations dominantes (lumières, sons, odeurs), repérer les motifs qui reviennent (un lieu, un geste, un objet) et se demander ce qu’ils disent de la vision du monde du livre. Cette attitude ne nécessite aucun jargon : elle prolonge simplement le plaisir de lire en donnant quelques outils pour comprendre pourquoi un texte touche, trouble ou déroute.

Quel est l’héritage de Jean-Pierre Richard dans les études littéraires actuelles ?

L’héritage de Jean-Pierre Richard se manifeste à plusieurs niveaux : dans les travaux universitaires sur la poésie moderne, le roman contemporain, l’écocritique ou l’étude des paysages, qui mobilisent souvent ses concepts de sensation et d’univers imaginaire ; dans la pratique d’enseignants qui utilisent ses livres pour apprendre à lire de près ; enfin, dans la culture littéraire plus large, où son attention au détail et à la rêverie a contribué à légitimer une critique sensible, attentive à ce que les textes font à la perception. Ses ouvrages restent largement disponibles en poche et continuent d’être lus bien au-delà du seul milieu académique.

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