En bref
- Les cours de Michel Foucault au Collège de France, prononcés entre 1970 et 1984, forment un ensemble vivant : ils accompagnent ses livres, mais ne les répètent jamais simplement.
- Un bon guide de lecture commence par L’Ordre du discours, puis suit trois chemins : la prison et la discipline, le gouvernement des populations, enfin les pratiques de vérité et le rapport à soi.
- Les éditions établies au Seuil permettent de lire ces leçons avec précision ; depuis 2024, certains enregistrements sont aussi accessibles grâce aux archives du Collège de France.
- Le piège consiste à chercher une doctrine compacte. Foucault avance par dossiers, exemples, détours historiques et questions laissées ouvertes.
| Si l’on cherche à comprendre | Cours à privilégier | Point d’entrée conseillé |
|---|---|---|
| La prison, la justice et la discipline | Théories et institutions pénales, La Société punitive | Lire ensuite Surveiller et punir |
| La santé publique, l’État et le libéralisme | Sécurité, territoire, population, Naissance de la biopolitique | Commencer par les leçons d’ouverture |
| La sexualité, l’éthique et les pratiques de soi | L’Herméneutique du sujet, Le Courage de la vérité | Lire lentement, avec un carnet |
Pourquoi les cours de Michel Foucault au Collège de France se lisent autrement que ses livres
Les cours de Michel Foucault ne sont pas des ouvrages achevés posés calmement sur une table de librairie. Ils gardent quelque chose de la parole : une reprise, une hésitation parfois, le retour sur une formule prononcée la semaine précédente, l’ajout d’un exemple qui déplace tout. C’est précisément ce qui les rend précieux. Ils donnent accès à une pensée en train de chercher sa forme, devant un public nombreux et attentif.
Foucault est élu au Collège de France en 1970, à la chaire d’Histoire des systèmes de pensée. L’institution a une règle singulière : les professeurs n’y enseignent pas un programme fixe à des étudiants inscrits. Ils doivent proposer chaque année une recherche nouvelle, ouverte au public. Cette obligation donne aux quatorze années de cours une allure de laboratoire. Le lecteur n’y trouve pas une philosophie réduite à quelques mots célèbres, mais une enquête qui se transforme d’une année à l’autre.
Le 2 décembre 1970, sa leçon inaugurale pose le décor. Publiée deux mois plus tard sous le titre L’Ordre du discours, elle interroge ce qui autorise une parole, ce qui la filtre et ce qui l’écarte. Qui peut parler ? Dans quel lieu ? Selon quelles règles ? Ces questions peuvent sembler abstraites jusqu’à ce qu’elles rejoignent une scène très concrète : un tribunal, un cabinet médical, une salle de classe, une commission administrative ou un journal. Le discours n’est pas seulement un échange d’idées ; il distribue des positions, des droits et des silences.
Cette entrée est particulièrement utile pour ne pas réduire Foucault à une formule sur le pouvoir. Chez lui, le pouvoir n’est pas seulement l’autorité visible d’un gouvernement ou d’un chef. Il se glisse dans des procédures, des catégories, des habitudes professionnelles, des institutions qui paraissent neutres. Le savoir ne vient pas après coup commenter ce mécanisme : il y participe. Les diagnostics, statistiques, règlements et examens produisent des manières de voir les individus, puis de les administrer.
Les livres publiés du vivant de Foucault sont plus composés. Surveiller et punir, paru chez Gallimard en 1975, construit une démonstration nette sur le passage des supplices publics aux dispositifs carcéraux et disciplinaires. Les cours qui le précèdent, notamment Théories et institutions pénales et La Société punitive, montrent une matière plus vaste. Le philosophe y traverse les pratiques judiciaires, les formes d’enfermement, la morale du travail et les débats politiques du XIXe siècle. Les lire après le livre permet de voir les raccords ; les lire avant permet de comprendre que l’ouvrage a choisi une trajectoire parmi d’autres possibles.
Une lectrice fictive, Claire, découvre Foucault parce qu’elle s’interroge sur les prisons. Elle ouvre directement Surveiller et punir et bute sur la densité des premiers chapitres. Le bon réflexe n’est pas forcément de renoncer. Elle peut écouter une leçon, puis lire quelques pages du cours correspondant. La voix rend sensible le mouvement de l’enquête : Foucault ne distribue pas des réponses prêtes à l’emploi, il apprend à regarder comment une institution a été construite et pourquoi elle paraît aujourd’hui naturelle.
La publication des cours mérite aussi d’être située. Les enregistrements réalisés par des auditeurs ont longtemps circulé sous des formes inégales. Une édition critique complète a été publiée entre 1997 et 2015, principalement aux éditions du Seuil, sous la direction de François Ewald et Alessandro Fontana. Les éditeurs ont travaillé à partir des bandes disponibles, des manuscrits et des notes. Lire ces volumes, c’est donc lire une parole établie avec soin, non une transcription brute.
Le 25 juin 2024, quarante ans après la mort de Foucault, le Collège de France a mis en ligne une sélection d’enregistrements conservés dans ses archives, avec l’autorisation de ses ayants droit et des éditions du Seuil. Cette disponibilité ne remplace pas les livres : l’audio fait entendre le rythme, tandis que l’édition imprimée offre les notes, les références et l’architecture de chaque séance. Les deux supports se complètent très bien.
Pour commencer sans se perdre, il vaut mieux accepter une lecture discontinue. Une leçon peut être lue en quarante minutes, puis laissée de côté. Les résumés annuels rédigés par Foucault pour l’annuaire du Collège de France servent alors de boussole : ils indiquent le problème poursuivi, sans prétendre remplacer le chemin emprunté. C’est une porte d’entrée concrète, disponible sur la page consacrée à la chaire de Michel Foucault au Collège de France.
Lire ces cours, ce n’est pas recevoir une leçon de philosophie depuis une chaire lointaine : c’est suivre une enquête au moment où elle se fabrique.

Comment commencer ce guide de lecture des cours de Foucault sans se noyer dans les quatorze années
La chronologie complète peut intimider. Entre 1970 et 1984, Foucault donne treize séries de cours, avec une année sabbatique en 1976-1977. Pourtant, il serait dommage de les aborder comme une collection à terminer dans l’ordre, volume après volume. Cette méthode convient aux chercheurs qui suivent une évolution précise ; elle décourage souvent le lecteur curieux qui vient avec une question plus immédiate sur la prison, l’État, la sexualité ou la vérité.
Un guide de lecture utile part d’un intérêt réel. Quel problème rend Foucault nécessaire aujourd’hui ? Les dispositifs de sécurité dans l’espace public ? Les critères médicaux qui définissent une norme ? La logique économique qui transforme les citoyens en agents de marché ? Les manières de dire vrai sur soi ? À chaque question correspond une période du cours, et parfois un livre plus accessible pour prendre appui.
Trois itinéraires pour entrer dans les cours de Michel Foucault
Le premier chemin suit la prison, la justice et la discipline. Il commence avec Théories et institutions pénales en 1971-1972, se prolonge avec La Société punitive en 1972-1973, puis rejoint Surveiller et punir. Ces leçons sont souvent les plus immédiatement lisibles parce qu’elles font place à des lieux concrets : la prison, l’atelier, l’école, la caserne. Foucault y montre comment la punition s’est liée à une certaine organisation du temps, du travail et de la conduite.
Le deuxième chemin concerne le gouvernement. Sécurité, territoire, population, donné en 1977-1978, puis Naissance de la biopolitique, en 1978-1979, sont devenus très commentés dès qu’il est question de politiques sanitaires, de gestion des risques ou de libéralisme. Il faut toutefois éviter de les lire comme un commentaire anticipé de l’actualité. Foucault y étudie des textes et des pratiques des XVIIe, XVIIIe et XXe siècles. Son intérêt porte sur une question précise : comment gouverner sans se limiter à interdire, en organisant plutôt des circulations, des probabilités et des intérêts ?
Le troisième chemin mène vers les dernières années, parfois jugées plus ardues parce qu’elles passent par l’Antiquité grecque et romaine. De Subjectivité et vérité à Le Gouvernement de soi et des autres : le courage de la vérité, Foucault étudie les pratiques par lesquelles un sujet se constitue : examen de conscience, direction spirituelle, souci de soi, parole franche. Ces séances éclairent les deux derniers volumes de l’Histoire de la sexualité, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi, parus en 1984.
- Lire le résumé annuel afin de repérer le problème du cours et ses principaux mots.
- Choisir deux ou trois leçons seulement, plutôt que vouloir absorber un volume entier d’un trait.
- Noter les exemples historiques : ils comptent autant que les concepts et évitent les contresens.
- Revenir à un livre publié lorsque l’argument se dessine, pour apprécier le travail de composition.
- Écouter un extrait si une page résiste : l’oralité éclaire souvent une phrase trop compacte à l’écrit.
La liste des années devient alors moins intimidante. Elle dessine une progression sans enfermer Foucault dans une ligne droite. Les premiers cours portent fortement sur les institutions pénales et psychiatriques : Le Pouvoir psychiatrique en 1973-1974, Les Anormaux en 1974-1975, puis « Il faut défendre la société » en 1975-1976. Après l’année sabbatique, le centre de gravité se déplace vers les dispositifs de sécurité, le gouvernement et la population. À partir de 1980, l’attention se porte davantage sur le sujet, les pratiques de vérité et les auteurs antiques.
Ce déplacement ne signifie pas que Foucault abandonne la politique pour l’Antiquité. Il modifie sa focale. Les premiers travaux demandaient comment des institutions fabriquent des individus classés, surveillés ou corrigés. Les derniers demandent comment un individu agit sur lui-même, parle de lui-même et résiste parfois aux formes établies de conduite. La continuité est là : comprendre les rapports entre vérité, conduite et liberté, sans les séparer artificiellement.
La difficulté la plus fréquente vient de la tentation de repérer une définition définitive à chaque page. Or Foucault change parfois ses outils. Le lecteur qui voudrait immobiliser le sens de « pouvoir », de « gouvernement » ou de « sujet » risque d’être déçu. Mieux vaut suivre l’usage que le philosophe fait d’un terme dans une enquête donnée. Ce n’est pas une faiblesse de méthode ; c’est la condition d’une pensée qui refuse les étiquettes trop commodes.
Les éditions du Seuil sont les plus pratiques pour ce parcours, car elles proposent une présentation éditoriale, un index et des repères de séance. Une librairie indépendante peut commander un titre précis si le volume n’est pas en rayon. Il est préférable de demander le cours par son titre et son année universitaire : cela évite de confondre Le Gouvernement de soi et des autres avec le cours final, Le Courage de la vérité, qui porte un sous-titre voisin.
Le meilleur ordre de lecture n’est pas l’ordre des rayonnages : c’est celui de la question qui amène réellement vers Foucault.
Prison, psychiatrie et discipline : lire les premiers cours de Foucault avec Surveiller et punir
Les premières années au Collège de France sont traversées par une question rude : comment les sociétés punissent-elles, corrigent-elles et définissent-elles les comportements jugés dangereux ou anormaux ? Cette question rejoint les engagements de Michel Foucault. Il participe notamment au Groupe d’information sur les prisons, créé en 1971, qui cherche à faire circuler la parole des détenus et de leurs proches. Les cours ne sont pas le journal de cet engagement, mais l’actualité des prisons et de la justice y résonne souvent.
Théories et institutions pénales, en 1971-1972, prend pour point de départ des pratiques judiciaires et des formes de répression bien antérieures à la prison moderne. Foucault ne raconte pas une belle marche du progrès, où les anciens supplices seraient remplacés par des méthodes forcément plus humaines. Il demande ce qui change réellement lorsque la peine s’organise autour de l’enfermement, de la correction et du travail. La prison cesse d’être seulement un bâtiment : elle devient l’élément d’un ensemble de techniques destinées à produire des comportements prévisibles.
Dans La Société punitive, l’année suivante, cette réflexion se resserre sur le lien entre sanction et société industrielle. Le mot « punir » ne renvoie plus seulement au juge qui prononce une peine. Il peut aussi désigner une manière d’ordonner les temps, d’évaluer les performances, de distinguer les conduites acceptables de celles qui doivent être redressées. Une usine du XIXe siècle, une école ou une institution militaire ne sont pas identiques à une prison. Pourtant, elles peuvent partager des instruments : emploi du temps, surveillance, classement, examen, dossier individuel.
Ce que Surveiller et punir éclaire, et ce que les cours compliquent
Publié en 1975, Surveiller et punir offre une porte d’entrée solide. Son ouverture, qui confronte le supplice de Damiens en 1757 à l’emploi du temps d’une maison de jeunes détenus au XIXe siècle, laisse une impression durable. Foucault y met en scène une mutation : le corps supplicié sur la place publique laisse place à des techniques plus discrètes qui visent les gestes, les habitudes et l’âme supposée du condamné.
Il serait pourtant trop rapide d’en tirer l’idée que toute organisation est une prison. Foucault ne demande pas de voir des barreaux partout. Il invite à examiner les procédures précises : qui observe ? quelles données sont recueillies ? quel comportement est considéré comme normal ? quelles conséquences pour celui qui s’écarte de la règle ? Cette prudence fait toute la différence entre une lecture féconde et l’usage décoratif de quelques termes foucaldiens.
Le Pouvoir psychiatrique, cours de 1973-1974, apporte une autre pièce au dossier. Foucault s’intéresse à l’asile, aux relations entre médecin et malade, et à la manière dont la parole du patient peut être disqualifiée au nom de la maladie même qu’elle est censée décrire. Il ne conteste pas l’existence de la souffrance psychique ni la nécessité du soin. Il analyse les conditions historiques qui ont donné à la psychiatrie une autorité particulière pour départager le vrai, le faux, le normal et le pathologique.
Les Anormaux, en 1974-1975, poursuit l’enquête en examinant les catégories médicales, juridiques et morales qui ont servi à désigner des individus comme déviants. Le titre peut déranger, et il doit être replacé dans son contexte : Foucault étudie justement la fabrication historique de cette étiquette. Ces séances sont très éclairantes pour comprendre ce que signifie son approche de l’épistémologie : les savoirs ne flottent pas au-dessus de la société ; ils s’inscrivent dans des institutions, des normes et des pratiques de classement.
Pour une lecture concrète, il est possible de choisir une scène. Claire, notre lectrice, prend par exemple le chapitre de Surveiller et punir sur l’examen. Elle lit ensuite une séance du Pouvoir psychiatrique. Elle relève trois éléments : la présence d’une autorité, l’établissement d’un dossier, la comparaison avec une norme. Elle constate alors que Foucault ne décrit pas une conspiration secrète. Il observe des mécanismes ordinaires, souvent justifiés par l’efficacité ou la protection, dont l’accumulation transforme les personnes en cas à gérer.
Ce travail garde une portée contemporaine, à condition de ne pas plaquer des analogies. Les outils numériques, par exemple, produisent des traces et des classements ; ils ne sont pas pour autant la copie exacte du panoptique décrit par Foucault. La bonne question n’est pas « tout est-il devenu panoptique ? », formule trop paresseuse. Elle serait plutôt : quelles données sont collectées, par quelles institutions, selon quelles règles, et avec quels recours pour les individus concernés ?
Le cours « Il faut défendre la société », donné en 1975-1976, ouvre ensuite un autre terrain : celui de la guerre, de la race et des récits historiques qui justifient l’exercice du pouvoir. Son titre, volontairement frontal, ne propose pas un slogan. Foucault y étudie comment certains discours politiques ont pensé la société comme un affrontement permanent. Il analyse aussi la manière dont le racisme peut s’articuler au pouvoir d’État. Cette lecture demande de la lenteur, car les mots employés sont étudiés dans leur histoire, non repris à son compte.
Les premiers cours apprennent à déplier une institution avant de la juger : c’est une méthode d’attention, pas un catalogue d’accusations.
Sécurité, territoire et population : comprendre le pouvoir moderne dans les cours du Collège de France
Après son année sabbatique de 1976-1977, Foucault reprend son enseignement avec un déplacement important. Les cours ne s’arrêtent plus principalement aux institutions fermées, comme la prison ou l’asile. Ils s’intéressent aux manières de gouverner un ensemble plus vaste : un territoire, une population, une économie, des circulations de marchandises et de personnes. Le mot « gouvernement » prend alors un sens plus large que l’action d’un ministère. Il désigne l’art de conduire des conduites.
Sécurité, territoire, population, prononcé en 1977-1978, est un volume central pour comprendre cette bascule. Foucault y distingue, sans les opposer mécaniquement, trois grandes logiques. La souveraineté se formule à partir de la loi et de l’interdit : elle pose une limite et sanctionne sa transgression. La discipline organise des espaces et des corps : elle répartit, entraîne, surveille. La sécurité, elle, travaille avec des phénomènes collectifs, leurs variations et leurs probabilités. Elle ne cherche pas toujours à supprimer un événement ; elle tente de le rendre gérable.
L’exemple de la ville aide à saisir cette différence. Une autorité souveraine peut interdire une pratique. Une administration disciplinaire peut réglementer les gestes dans un lieu précis. Une politique de sécurité étudiera davantage les flux, la circulation, les risques d’accident, les approvisionnements ou la maladie. Foucault s’appuie sur des textes historiques consacrés aux villes, aux disettes et aux épidémies. Il montre que gouverner suppose de produire des connaissances sur la population : chiffres, taux, cartographies, catégories.
Le mot « biopolitique », très souvent repris, apparaît dans ce contexte. Il renvoie à une prise en charge politique de processus liés à la vie des populations : natalité, mortalité, santé, hygiène, logement, vieillissement. Il ne faut pas le transformer en mot-valise. Chez Foucault, il sert à décrire un problème historique précis : la montée de techniques de gouvernement qui prennent la population comme réalité mesurable et comme objet d’intervention.
Pourquoi Naissance de la biopolitique est souvent mal compris
Naissance de la biopolitique, cours de 1978-1979, attire beaucoup de lecteurs parce qu’il aborde le libéralisme et le néolibéralisme. Il ne s’agit pas d’un essai d’opinion sur l’économie contemporaine. Foucault y lit de près des auteurs associés au libéralisme allemand d’après-guerre et à l’école de Chicago. Son objectif est de comprendre une rationalité politique : comment le marché peut-il devenir un instrument de vérification de l’action publique ? Comment l’individu est-il pensé comme sujet économique ?
Cette précision évite deux erreurs opposées. La première consiste à présenter Foucault comme le défenseur des doctrines qu’il analyse. Lire attentivement un texte n’est pas y adhérer. La seconde consiste à croire qu’il aurait livré la clé universelle de toute politique économique actuelle. Les formes de libéralisme décrites dans le cours sont situées, datées et traversées de différences. Elles donnent des outils d’analyse, pas un prêt-à-penser.
Le lecteur peut procéder par comparaisons modestes. Lorsqu’une politique publique s’appuie sur des indicateurs, des objectifs chiffrés ou des incitations, il est utile de se demander ce que ces instruments rendent visible et ce qu’ils laissent hors champ. Un taux de fréquentation peut éclairer l’activité d’un service, mais ne dit pas à lui seul la qualité de l’accueil. Une statistique peut orienter une décision, mais elle ne remplace ni l’expérience vécue ni le débat politique. Foucault aide à tenir ensemble ces deux réalités.
Cette période est également précieuse pour comprendre sa méthode. Plutôt que d’imaginer le pouvoir comme une chose détenue par quelques-uns, Foucault examine des pratiques de gouvernement. Il cherche les rationalités qui rendent une action pensable : protéger, optimiser, prévenir, laisser circuler, corriger. Cette approche est exigeante, car elle oblige à quitter les explications trop simples. Elle évite aussi de confondre l’analyse d’un mécanisme avec sa justification morale.
Pour avancer dans ces deux cours, un carnet est presque indispensable. Il peut contenir quatre colonnes très simples : le problème étudié, l’exemple historique, les mots employés par Foucault, et les questions que cela suscite. Cette méthode ralentit la lecture, mais elle rend visible la construction du raisonnement. Les volumes ne sont pas des essais de vulgarisation ; ils conservent le rythme d’un enseignement hebdomadaire, avec ses rappels et ses bifurcations.
Un détour par Du Gouvernement des vivants, cours de 1979-1980, permet de sentir la transition vers les dernières recherches. Foucault y analyse l’acte de vérité, notamment dans le christianisme ancien. Il ne quitte donc pas brutalement les questions politiques. Il se demande comment l’obligation de dire vrai sur soi peut devenir une pratique de gouvernement. Le terrain change, mais le fil demeure : les relations entre sujet, vérité et conduite.
Les lecteurs qui souhaitent prolonger ce parcours peuvent consulter les ressources sonores proposées par France Culture autour des cours de Michel Foucault. L’écoute est utile, surtout pour entendre les transitions entre les grands blocs d’argumentation. Elle rappelle que ces textes furent d’abord des rendez-vous réguliers, et non des monuments immobiles.
Dans ces leçons, gouverner ne veut pas seulement dire commander : cela veut dire organiser les conditions dans lesquelles les autres agissent, circulent et se définissent.
Les derniers cours de Michel Foucault : vérité, subjectivité et courage de parler
Les dernières années d’enseignement de Foucault surprennent parfois les lecteurs venus pour la prison, l’hôpital ou l’État. À partir de 1980, les références grecques, romaines et chrétiennes deviennent beaucoup plus présentes. Il est tentant d’y voir un retrait dans l’érudition antique. Ce serait passer à côté de l’enjeu. Foucault cherche alors à comprendre comment les individus sont amenés à se rapporter à eux-mêmes, à se dire la vérité et à faire de leur existence un objet de travail.
Subjectivité et vérité, donné en 1980-1981, marque ce tournant. Le cours étudie notamment les liens entre les pratiques sexuelles, le mariage, la direction de conscience et les formes de véridiction. Ce dernier terme, plus technique, désigne les manières reconnues de dire vrai. Foucault s’intéresse moins à une vérité abstraite qu’aux actes, aux règles et aux relations qui font qu’une parole est reçue comme vraie ou obligatoire.
Le cours suivant, L’Herméneutique du sujet, en 1981-1982, est souvent une très belle porte d’entrée vers cette période. Son sujet est le « souci de soi » dans l’Antiquité. Cette expression peut être mal comprise si elle évoque seulement le bien-être individuel ou une version savante du développement personnel. Chez les auteurs étudiés par Foucault, prendre soin de soi exige des exercices, une discipline de l’attention, des échanges avec un maître, une transformation du regard. Il ne s’agit pas de se replier sur soi, mais d’apprendre à se conduire autrement.
Le courage de la vérité : une lecture lente, mais très actuelle
En 1982-1983, avec Le Gouvernement de soi et des autres, puis en 1983-1984 avec Le Courage de la vérité, Foucault travaille la notion grecque de parrêsia, souvent traduite par « franc-parler ». Il s’intéresse à une parole qui engage celui qui la prononce. Dire vrai n’est pas simplement transmettre une information exacte ; c’est parfois prendre un risque face à une autorité, à une communauté ou à soi-même.
Le cours final est particulièrement émouvant sans avoir besoin de le dramatiser. Michel Foucault meurt le 25 juin 1984, quelques mois après ces leçons. Les deux derniers tomes de l’Histoire de la sexualité paraissent peu avant sa disparition. Le rapprochement chronologique incite à y chercher un testament. Il faut résister à cette tentation trop facile. Ces textes restent des travaux rigoureux, pleins de questions ouvertes et de pistes qu’il n’a pas eu le temps de prolonger.
Le courage de la vérité ne propose pas une morale héroïque, où chacun devrait parler sans filtre en toute circonstance. Foucault examine des situations historiques différentes : le conseiller auprès du souverain, le philosophe qui interpelle la cité, le cynique qui fait de sa vie même une provocation. Chaque forme de parole vraie suppose des conditions, des risques et une éthique particulière. Voilà pourquoi ce cours échappe aux slogans sur l’authenticité.
Il devient alors possible de relier les derniers cours aux premiers. Dans les enquêtes sur la psychiatrie ou la justice, Foucault demandait : qui a l’autorité de définir le vrai sur autrui ? Dans les cours sur le gouvernement, il analysait comment les institutions administrent les conduites à partir de certains savoirs. Dans les dernières leçons, il demande : comment un sujet se lie-t-il à la vérité qu’il énonce sur lui-même et devant les autres ? Le mouvement est cohérent, même si les archives changent radicalement.
Cette continuité touche directement l’histoire des idées. Foucault ne la raconte jamais comme une suite de grands auteurs qui se répondraient dans un ciel abstrait. Il s’intéresse aux conditions matérielles et sociales de circulation des énoncés : écoles philosophiques, pratiques religieuses, institutions judiciaires, rapports entre maître et disciple. La pensée devient alors inséparable de ses gestes, de ses lieux et de ses formes de transmission.
Pour lire cette période, il est utile d’accepter de ne pas maîtriser toutes les références antiques dès la première page. Un lecteur n’a pas besoin de connaître parfaitement Platon, les stoïciens ou les cyniques pour saisir la direction générale. Il peut noter un nom, consulter une notice fiable si nécessaire, puis revenir au raisonnement de Foucault. Le risque serait de transformer la lecture en contrôle de culture générale et de perdre la question centrale : qu’est-ce qu’une vie qui se rapporte lucidement à la vérité ?
Cette période conviendra particulièrement aux lecteurs attirés par l’éthique, les pratiques de lecture, l’éducation ou les formes de parole publique. Elle plaira moins à ceux qui cherchent uniquement un commentaire immédiat sur les institutions contemporaines. Mais même dans ce cas, elle apporte un déplacement salutaire : les rapports de pouvoir ne s’exercent pas seulement sur les individus ; ils passent aussi par la manière dont chacun apprend à se raconter, à s’examiner et à se corriger.
Les derniers cours ne tournent pas le dos à la politique : ils montrent que la liberté se joue aussi dans les pratiques ordinaires par lesquelles une personne accepte, discute ou transforme la vérité qui la concerne.
Quels outils utiliser pour lire les cours de Foucault au Collège de France aujourd’hui
Lire les cours de Michel Foucault demande moins un bagage académique qu’une méthode simple. Beaucoup de lecteurs abandonnent parce qu’ils veulent tout comprendre immédiatement : chaque référence, chaque date, chaque nuance. Or les cours ont été prononcés semaine après semaine. Ils sont faits pour être repris. Une phrase difficile peut attendre ; elle prendra parfois sens trente pages plus loin, ou dans un autre volume.
Le premier outil est le rythme. Une séance hebdomadaire, ou même vingt pages tous les quelques jours, suffit largement. Lire trop vite produit une impression de brouillard. Lire par fragments permet d’entendre les motifs qui reviennent : la norme, l’aveu, la conduite, la population, le sujet. Il ne s’agit pas de mémoriser un lexique. Il s’agit de remarquer quand Foucault déplace une question et pourquoi il le fait.
Le deuxième outil est la double lecture. Un volume de cours peut être accompagné d’un livre plus construit : Surveiller et punir pour les années pénales, Histoire de la sexualité, tome I : La Volonté de savoir pour les problèmes de sexualité et de pouvoir, puis les tomes II et III pour les recherches antiques. Cette mise en regard fait apparaître ce que le livre condense, coupe ou reformule. Elle rappelle aussi qu’un auteur n’est jamais identique à une citation extraite de son contexte.
Le troisième outil est matériel. Un crayon, des onglets discrets et une feuille suffisent. Il est utile de distinguer les notions de Foucault des mots employés dans les sources qu’il commente. Quand il parle de « race », par exemple, il peut décrire un vocabulaire historique et ses usages politiques, sans le faire sien. Cette attention évite les citations isolées qui déforment le texte. Dans une époque où les phrases circulent très vite hors de leurs livres, le contexte devient une forme de rigueur.
Un parcours peut aussi s’organiser avec un groupe de lecture. À trois ou quatre personnes, chacun choisit une leçon et partage ce qu’il a compris : le problème de départ, un exemple marquant, une difficulté précise. Cette formule fonctionne mieux qu’une discussion générale sur « ce que Foucault voulait dire ». Elle donne une place aux hésitations et évite que la personne la plus familière de la philosophie impose d’emblée son interprétation.
Les archives sonores mises à disposition depuis 2024 constituent un autre appui. Elles font entendre une diction claire, parfois rapide, et la construction progressive du raisonnement. Écouter dix minutes après avoir lu une séance peut débloquer une articulation logique. Il ne faut pas confondre cette écoute avec une consommation de podcast : la parole de Foucault demande de l’arrêt, du retour et parfois du silence.
La meilleure prudence concerne les usages contemporains. Foucault est souvent invoqué pour désigner toute forme de contrôle, tout tableau de chiffres ou toute règle administrative. C’est un faux ami. Ses analyses sont plus précises et plus utiles lorsqu’elles obligent à décrire une situation avant de la condamner. Quel savoir est mobilisé ? Qui produit les catégories ? Quelles pratiques concrètes en découlent ? Qui peut les contester ? Ces questions restent fécondes en 2026 parce qu’elles refusent le réflexe de l’explication unique.
Une autre erreur consiste à opposer un « premier Foucault », supposément politique, à un « dernier Foucault », supposément intime. L’ensemble de la chaire montre plutôt une continuité mobile. La prison, l’asile, l’économie, la confession chrétienne et la parole cynique semblent appartenir à des mondes éloignés. Pourtant, chaque enquête revient à la même zone de frottement : comment des formes de vérité organisent-elles les conduites, et comment les individus peuvent-ils y répondre ?
Pour prolonger cette lecture hors des cours, il peut être utile de consulter le catalogue des éditions du Seuil consacré à Michel Foucault, puis de demander conseil à une librairie indépendante. Le libraire ne remplacera pas les notes éditoriales, mais il peut aider à choisir le bon volume selon une envie précise et à éviter l’achat d’un titre qui restera fermé pendant des années.
Un cours de Foucault se lit mieux comme une conversation exigeante que comme un examen : avec du temps, des repères et le droit de revenir en arrière.
Par quel cours de Michel Foucault commencer ?
Pour comprendre la prison et la discipline, commencer par Surveiller et punir puis ouvrir La Société punitive est souvent le chemin le plus concret. Pour les questions d’État et d’économie, Sécurité, territoire, population offre un excellent point d’entrée.
Les cours de Foucault sont-ils plus difficiles que ses livres ?
Ils sont moins composés et plus sinueux, car ils conservent le mouvement d’une recherche orale. En revanche, leurs reprises, leurs exemples et leurs rappels de séance peuvent aider à suivre la pensée pas à pas.
Où écouter les cours de Michel Foucault au Collège de France ?
Le Collège de France a rendu accessibles certains enregistrements issus de ses archives à partir de 2024. France Culture propose aussi des ressources sonores consacrées à ces leçons.
Pourquoi Foucault passe-t-il de la prison à l’Antiquité ?
Il ne change pas simplement de sujet. Ses recherches passent des institutions qui gouvernent les individus aux pratiques par lesquelles les sujets se rapportent à la vérité, se dirigent eux-mêmes et parlent devant les autres.