En bref
- Jean-Christophe Averty est l’un des grands pionniers de la télévision française, passé par l’IDHEC et entré à la RTF en 1952.
- Réalisateur prolifique, il signe plus de 500 programmes pour la télévision et la radio, des captations de jazz à des adaptations de classiques, en passant par des émissions de variétés très populaires.
- Passionné de jazz et de patrimoine sonore, il anime pendant 28 ans l’émission culte Les Cinglés du music-hall, nourrie par sa collection de 78 tours chinés dans le monde entier.
- Provocateur, auteur d’images qui ont choqué autant qu’elles ont marqué l’histoire des médias, il défend jusqu’au bout l’idée d’une télévision d’auteur, libre des diktats de l’audimat.
| Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir : |
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| Averty est un pionnier de la télévision et de l’art vidéo, qui a transformé les plateaux en véritables laboratoires d’innovation audiovisuelle. |
| Ses émissions des années 1960 expérimentent à fond le fond bleu, les décors dessinés, les trucages électroniques et une mise en scène très graphique. |
| Grand réalisateur de variétés et de jazz, il filme Brassens, Gréco, Gainsbourg ou Johnny Hallyday comme des personnages de fiction, dans des univers visuels surprenants. |
| Son engagement pour une télévision d’auteur, contre la simple logique des sondages, en fait une figure clé pour penser nos écrans aujourd’hui. |
Jean-Christophe Averty, un portrait de pionnier de la télévision française
Le nom de Jean-Christophe Averty revient souvent lorsqu’on cherche à comprendre comment la télévision française est devenue un terrain d’innovation esthétique et narrative. Né à Paris en 1928, formé à l’IDHEC – l’école de cinéma qui a vu passer plusieurs générations de cinéastes – il rejoint la télévision en 1952, à une époque où le petit écran balbutie encore. Ce contexte de début de médium lui laisse une liberté rare, presque vertigineuse.
À la Radiodiffusion-Télévision Française, puis à l’ORTF, Averty fait très vite partie de ces réalisateurs qui refusent de considérer la télévision comme un simple relais filmé du théâtre ou du music-hall. Il la traite comme un langage à part entière. Chaque cadre, chaque surimpression, chaque trucage devient une brique d’un art nouveau. Quand on revoit aujourd’hui ses images des années 1960, elles frappent par leur modernité : elles ressemblent davantage à des clips expérimentaux ou à des installations de musée qu’à des programmes du samedi soir.
Ce portrait de pionnier est inséparable de son tempérament. Averty assume un caractère tranché, une ironie mordante, un goût pour la provocation qui détonne encore dans l’histoire des médias français. Sa série Les Raisins verts, diffusée en 1963, entre définitivement dans la légende en montrant une séquence récurrente où un bébé passe à travers une râpe géante. La scène scandalise une partie du public, les courriers affluent, les éditos s’enflamment. Mais derrière ce geste volontairement choquant, il y a déjà sa manière de dénoncer la violence aseptisée des images et l’hypocrisie d’un certain conformisme télévisuel.
On pourrait croire qu’un tel iconoclaste reste cantonné aux marges. C’est tout l’inverse : Averty se glisse dans des formats très grand public – variétés, divertissement, captations de spectacles – pour mieux les dynamiter de l’intérieur. Il réalise plus de 500 programmes pour la télévision et la radio, tous genres confondus. Fiction, documentaire, jazz, théâtre, il navigue sans hiérarchie entre les formes, dans une logique qui parlera aux lectrices et lecteurs habitués à passer du roman noir au manga ou à l’essai historique sans complexe, comme on le fait sur Papier Libre lorsqu’on enchaîne un portrait de Michel Ragon avec une chronique de manga.
Sa trajectoire rappelle aussi combien les médias sont poreux. Averty ne se contente pas de réaliser, il collectionne, il conserve, il documente. En 2012, lorsqu’il confie l’ensemble de ses œuvres à l’INA, ce sont près d’un millier de programmes télévisés – jazz, sport, mode, théâtre, variétés – qui rejoignent les archives nationales de l’audiovisuel. Pour les chercheurs, les cinéphiles, mais aussi pour toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire de la culture populaire, ce geste fait de lui un passeur autant qu’un créateur.
Au moment de refermer cette première approche, une chose s’impose : Jean-Christophe Averty n’est pas seulement un « ancêtre » de la télé. Il incarne une façon de penser les images comme un terrain d’expérimentation exigeant, là où l’on attendrait du divertissement pur.

Un réalisateur d’avant-garde : l’esthétique télévisuelle selon Averty
Pour comprendre pourquoi Jean-Christophe Averty est qualifié de pionnier, il faut entrer dans le détail de sa grammaire visuelle. Là où beaucoup de ses contemporains filment des plateaux comme des scènes de théâtre, lui choisit de traiter l’écran comme une page blanche, ou plutôt comme un espace plastique à manipuler. Il s’empare des technologies naissantes – fond bleu, incrustations, mixages électroniques – et en fait la base d’un véritable langage d’expérimentation audiovisuelle.
Des émissions comme Sapeur Camembert ou son adaptation de Chantecler d’Edmond Rostand témoignent de ce geste. Les comédiens ne jouent pas devant des décors réalistes, mais sur des fonds unis, que le réalisateur remplace par des dessins, des collages, des paysages graphiques. Il superpose, dédouble, isole un personnage dans un coin de l’écran pendant qu’un autre flotte dans un décor dessiné. Pour le spectateur de l’époque, habitué à un cadrage sage, l’effet est déroutant. Aujourd’hui, il évoque davantage les expérimentations de l’art vidéo que les talk-shows traditionnels.
Cette approche ne se limite pas à quelques programmes confidentiels. Averty infiltre ce style dans des formats très visibles, en particulier les émissions musicales. Quand il filme Georges Brassens, Juliette Gréco, France Gall, Léo Ferré, Dalida ou Johnny Hallyday, il refuse le simple plan serré sur le chanteur devant un rideau pailleté. Il les place au milieu de labyrinthes graphiques, de silhouettes agrandies, d’ombres chinoises. Il transforme un tour de chant en récit visuel. De ce point de vue, il se rapproche plus d’un metteur en scène d’opéra que d’un technicien de plateau.
Ce goût du collage, de la superposition, rappelle d’ailleurs certains écrivains qui aiment tisser les références, croiser les époques, comme on le voit dans des essais contemporains sur les figures intellectuelles, à l’image d’un article consacré à Freud et la psychanalyse. Chez Averty, la télévision devient un livre d’images qui se tourne en direct, avec plusieurs couches de lecture possibles.
Son travail sur le fond bleu est particulièrement emblématique. En 1969, il réalise Le Songe d’une nuit d’été, adaptation de Shakespeare tournée entièrement sur fond bleu. Aucun décor « réel » n’apparaît, tout est reconstitué graphiquement et réintégré par trucage. Pour l’époque, la démarche est vertigineuse. Elle anticipe les tournages sur fonds verts qui deviendront la norme du cinéma à effets spéciaux, mais avec une intention résolument poétique. Là où le numérique d’aujourd’hui vise parfois l’illusion parfaite, Averty assume la stylisation, presque la « platitude » des images, comme on feuilletterait un album illustré.
Cette singularité esthétique s’accompagne d’un humour corrosif. Les incrustations ne servent pas seulement à « faire joli », elles commentent, elles ironisent. Un invité peut se retrouver minuscule au coin de l’écran pendant qu’un décor grotesque occupe tout l’espace. Une chanson romantique peut être accompagnée d’images volontairement kitsch ou grinçantes. Tout l’art d’Averty tient dans cet équilibre entre jubilation formelle et regard critique sur la société de son temps.
À force d’expériences, il finit par constituer un véritable manuel d’innovation pour les équipes techniques de la télévision. Les recherches menées plus tard par l’INA sur les effets vidéo se nourriront de ces essais. Le pionnier de la télévision française n’est pas un inventeur solitaire, mais un artisan entouré d’opérateurs, de graphistes, de techniciens qui apprennent avec lui à tordre l’image.
Ce qui frappe, au fond, c’est que son œuvre prouve qu’un médium encore jeune peut être immédiatement pris au sérieux comme terrain artistique. Là où certains voyaient la télévision comme une petite sœur du cinéma, Averty la considère comme un laboratoire à part entière.
Les années 1960 : un laboratoire médiatique entre scandale et révolution
Les années 1960 concentrent une grande partie du mythe Jean-Christophe Averty. La télévision s’installe dans les foyers, la société française bouillonne, et l’ORTF devient un champ de bataille entre modernisation culturelle et désir d’ordre. Averty choisit clairement son camp : celui de la provocation réfléchie, du refus des formats lissés, d’une télévision qui piétine volontiers le bon goût pour interroger le spectateur.
La série Les Raisins verts en est le symbole le plus connu. Diffusée en 1963, elle joue avec les codes de la satire, de la farce, de la cruauté assumée. La fameuse séquence du bébé râpé, souvent évoquée de manière anecdotique, s’inscrit dans un ensemble plus large : celui d’une critique des images doucereuses, des clichés publicitaires et de l’hypocrisie bourgeoise. La France gaullienne, soucieuse de respectabilité, supporte mal ce miroir déformant. Les plaintes pleuvent, les débats enflamment la presse. Averty ne recule pas, il pousse même parfois le curseur un peu plus loin.
Cette tension entre expérimentation artistique et scandale public interroge encore aujourd’hui. Comment un réalisateur aussi contesté a-t-il pu continuer à travailler au cœur de la machine télévisuelle ? Sans doute parce qu’il savait aussi livrer des programmes plus « accessibles », dont la modernité n’empêchait pas le succès. Ses captations de jazz ou ses émissions de variétés rassemblent un public large tout en introduisant une esthétique radicale.
Il faut imaginer un foyer français de 1965, recevant sur son écran en noir et blanc une émission où un chanteur très populaire apparaît agrandi, fragmenté, superposé à des formes géométriques. À l’époque, personne ne parle encore de clip musical ou de vidéo art. Et pourtant, c’est déjà l’esprit des futurs vidéoclips qui s’esquisse, bien avant que les chaînes musicales ne se développent.
Dans ce laboratoire médiatique, Averty expérimente aussi avec la notion de temps. Il coupe, répète, déforme, insère des flashs d’images qui rompent le déroulé linéaire. Ce montage fait écho à ce que le roman contemporain fait avec la narration, en éclatant les chronologies pour rendre compte d’une conscience troublée. Les lecteurs et lectrices habitués à explorer des récits fragmentés – qu’il s’agisse de grandes sagas sociales ou de réécritures modernes de classiques, comme le fait une autrice contemporaine dans un roman inspiré de Dickens chroniqué dans Demon Copperhead – ne seront pas dépaysés par ce jeu sur le temps télévisuel.
Un autre point crucial de ces années-là concerne la place de l’auteur à la télévision. Averty revendique une signature forte. Il ne se contente pas d’exécuter un cahier des charges, il propose un univers identifiable. Ses émissions deviennent des « œuvres » autant que des produits médiatiques. Cette posture, très proche de celle des cinéastes de la Nouvelle Vague, se heurte à une institution qui commence à mesurer son succès à l’aune des audiences et des sondages. C’est ce conflit qui le conduira plus tard à s’opposer au démantèlement de l’ORTF et à la montée d’une télévision régie avant tout par le marketing.
Dans ce tourbillon, les téléspectateurs de l’époque se retrouvent parfois désarçonnés. Beaucoup découvrent, souvent sans le savoir, une manière totalement nouvelle de regarder la télévision. Ce n’est plus seulement un flux à subir, mais un objet qu’on peut critiquer, analyser, comme on le ferait d’une pièce de théâtre ou d’un roman ambitieux. La contribution d’Averty aux années 1960 ne se limite donc pas à quelques scandales : elle participe à faire de la télévision un art qu’on prend au sérieux.
La décennie se referme sur un paradoxe : l’homme qui choque et bouscule est aussi l’un de ceux que l’institution garde, sans doute parce qu’elle sait que cette énergie iconoclaste est, à sa manière, un moteur de renouvellement.
Un amoureux du jazz et de la radio : Les Cinglés du music-hall
Réduire Jean-Christophe Averty à ses seuls coups d’éclat télévisuels serait oublier une autre facette de son travail : celle d’un passeur de musiques, en particulier de jazz et de music-hall. Ce rôle se déploie à la fois à la télévision, où il filme les grands festivals de jazz – notamment Jazz à Juan – et surtout à la radio, avec une émission devenue culte : Les Cinglés du music-hall.
Cette émission, diffusée sur Radio France pendant vingt-huit ans, aligne la bagatelle de 1 805 épisodes. Elle repose sur une idée simple et magnifique : faire découvrir ou redécouvrir des trésors du jazz et de la chanson à partir d’une collection de 78 tours patiemment réunis dans les brocantes du monde entier. Averty ne se contente pas de programmer des morceaux, il raconte les coulisses, le contexte, les anecdotes. Il tisse un récit à partir des disques, à la manière d’un bibliophile qui partagerait l’histoire de chaque volume sorti de sa bibliothèque.
L’émission s’appuie aussi sur un matériau singulier : les cahiers d’André Cauzard, remplis de notes quotidiennes sur la vie du jazz d’avant-guerre en France. Ces carnets, confiés à Averty, deviennent une mine d’informations. Ils nourrissent les commentaires, permettent de restituer l’ambiance des salles, la réception des artistes, les critiques de l’époque. On imagine sans mal l’écho que ce genre de démarche peut avoir pour des lectrices et lecteurs intéressés par l’histoire culturelle, qui aiment consulter biographies, documents et essais comme on le ferait pour la vie d’une grande figure littéraire.
Dans ce travail radiophonique, le réalisateur retrouve une autre forme d’expérimentation. Privé d’image, il doit tout faire passer par la voix, le montage sonore, l’enchaînement des morceaux. Le laboratoire visuel des années 1960 laisse la place à un laboratoire de la mémoire et de l’écoute. C’est une autre manière d’habiter l’audiovisuel, qu’il ne réduit pas au seul spectacle télévisuel.
À la télévision, sa relation au jazz se traduit par des captations qui ne sont jamais de simples « enregistrements ». Il filme les musiciens comme des personnages de fiction, joue sur les contre-plongées, isole un instrumentiste au milieu d’un décor abstrait. Le pianiste Martial Solal lui rendra même hommage dans une composition intitulée Averty, c’est moi, clin d’œil à ce réalisateur qui sait filmer la musique en la rendant visible autrement.
Cette double activité, télévisuelle et radiophonique, montre à quel point Averty incarne une figure de passeur culturel, à la manière de certains critiques ou écrivains qui se consacrent à faire circuler des œuvres. Le portrait d’une biographe comme Marcelle Pichon, par exemple, éclaire d’un autre angle ce travail discret mais essentiel de celles et ceux qui font vivre la mémoire des arts.
Lorsque Les Cinglés du music-hall s’arrêtent en 2006, sous la présidence de Jean-Paul Cluzel à Radio France, de nombreux auditeurs ont l’impression de perdre un rendez-vous privilégié avec l’histoire de leurs disques. Pourtant, grâce au dépôt des archives à l’INA, une partie de ce patrimoine sonore reste accessible, rappelant qu’Averty a pensé très tôt la conservation de son œuvre.
Cette dimension de collectionneur, d’archiviste passionné, complète le visage du provocateur. Elle montre un homme profondément attaché au temps long, à la transmission, loin de l’image d’un simple iconoclaste qui brûlerait tout derrière lui.
Averty, la télévision d’auteur et le combat pour une autre idée des médias
Au-delà de ses inventions formelles, Jean-Christophe Averty est aussi une figure centrale pour réfléchir à la place de l’auteur dans la télévision. Il appartient à une génération pour qui un réalisateur ne se contente pas de mettre en images un cahier des charges. Il signe un univers. Cette vision entre en friction avec l’évolution du paysage médiatique français, en particulier à partir des années 1970 et du démantèlement de l’ORTF.
Averty s’oppose avec vigueur à cette réforme, qu’il voit comme le début d’une télévision dominée par les sondages et la quête d’audience à tout prix. Il craint que l’espace d’une télévision d’auteur, respectueuse de l’intelligence du public, ne se rétrécisse au profit de formats prévisibles, calibrés. Sa position est minoritaire, voire inconfortable dans un contexte où l’on exalte l’ouverture à la concurrence et la modernisation par le marché. Elle n’en reste pas moins d’une actualité troublante à l’heure des plateformes et des algorithmes de recommandation.
Son engagement n’est pas seulement théorique. Il continue à défendre des projets singuliers, à refuser certaines concessions formelles. Jusqu’à la fin de sa carrière, il reste l’un des derniers réalisateurs salariés de la Société française de production (SFP), symbole d’un modèle où le service public pouvait porter des œuvres ambitieuses en interne. Cette position lui donne une liberté relative, mais aussi une place d’« irréductible » face à la montée des productions externalisées.
On peut lire ce combat comme l’équivalent, dans le monde des écrans, de ce que vivent les auteurs et autrices face à la concentration de l’édition ou à la pression des ventes. De la même manière qu’un roman exigeant peine à trouver sa place dans un marché dominé par quelques blockbusters, les émissions d’expérimentation d’Averty doivent composer avec des grilles de programmes de plus en plus formatées.
Cette réflexion sur l’auteur en contexte médiatique rejoint aussi ses affinités pour certains courants plus marginaux, comme son lien avec le Collège de ’Pataphysique, dont il devient « satrape » en 1990. Ce titre, à la fois sérieux et facétieux, consacre son goût pour l’absurde, pour les logiques décalées, pour une forme d’érudition ludique qui refuse de se plier entièrement aux normes dominantes.
Dans le détail, plusieurs éléments témoignent de cette volonté de défendre une télévision d’auteur :
- Une signature visuelle reconnaissable : trucages, incrustations, usage du dessin, qui rendent ses émissions immédiatement identifiables.
- Des choix de sujets assumés : le jazz, le théâtre, les auteurs de chanson, loin du seul divertissement standard.
- Une relation active au public : il accepte le conflit, les polémiques, considérant que la télévision doit susciter un débat, pas seulement flatter.
À l’heure où le mot « auteur » est devenu un argument marketing pour vendre des séries ou des programmes de flux, revisiter le cas Averty rappelle que cette notion suppose aussi un certain courage, une capacité à affronter l’incompréhension et la critique.
Son parcours inspire une question très actuelle : comment préserver aujourd’hui, dans l’univers des plateformes et de la vidéo à la demande, un espace pour des œuvres qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases ? Les lectrices et lecteurs habitués à chercher des voix singulières, qu’il s’agisse de romancières contemporaines ou de créateurs hybrides, reconnaîtront dans cette interrogation un fil rouge de leurs propres choix culturels.
Au bout du compte, la leçon d’Averty sur la télévision d’auteur tient en peu de mots : un médium ne se résume jamais à ses contraintes économiques. Il vit tant que certains de ses artisans décident de le pousser un peu en dehors de ses rails.
Héritage d’un pionnier de l’audiovisuel : que reste-t-il d’Averty aujourd’hui ?
Depuis la disparition de Jean-Christophe Averty en 2017, la question de son héritage s’est posée avec une acuité particulière. Que reste-t-il de ce pionnier dans un paysage où les écrans se sont multipliés, où les images circulent en continu sur les plateformes, les réseaux sociaux et les services de replay ? À première vue, ses émissions en noir et blanc, ses incrustations parfois naïves pour un regard de 2026, pourraient sembler datées. Mais un examen un peu attentif montre l’inverse.
D’abord, ses recherches visuelles des années 1960 et 1970 ont nourri les équipes de l’INA, qui se sont appuyées sur ses essais pour développer de nouveaux effets vidéo. Cette filiation technique irrigue ensuite des générations de réalisateurs et de graphistes qui, à leur tour, expérimentent dans les génériques, les clips, les habillages de chaînes. À travers ces couches successives, l’innovation d’Averty continue d’infuser, souvent de manière souterraine.
Ensuite, l’idée même que la télévision puisse être un terrain d’art visuel, et pas seulement de diffusion, a trouvé un écho durable. On la retrouve dans certains téléfilms audacieux, dans des séries qui jouent avec la forme, dans des expérimentations d’art vidéo diffusées sur les chaînes culturelles. Le principe d’un écran qui ne se contente pas de montrer, mais qui réfléchit sa propre puissance, s’inscrit au cœur de nombreuses œuvres contemporaines.
Sur un plan patrimonial, le dépôt de ses œuvres à l’INA a permis de rendre une partie de cette aventure accessible. Des expositions, des rétrospectives et des diffusions ponctuelles rappellent régulièrement au public l’étendue de son travail : jazz, théâtre, variétés, sport, mode, autant de domaines que ce réalisateur a traversés en ne perdant jamais de vue l’exigence artistique. Ces programmations rejoignent les préoccupations de toutes celles et ceux qui, comme les lectrices et lecteurs de Papier Libre, aiment remonter aux sources des formes culturelles qu’ils consomment au quotidien.
Son héritage se ressent aussi dans le débat critique. Chaque fois qu’on s’interroge sur la standardisation des programmes, sur la disparition des marges, le nom d’Averty affleure, comme celui d’une figure qui rappelle que la télévision a pu être un lieu de risque et de surprise. Cette mémoire se transmet dans les écoles de cinéma, dans les cursus d’histoire de l’audiovisuel, mais aussi via des documentaires et des articles qui racontent sa trajectoire à un public plus large.
Enfin, une dimension plus intime de cet héritage touche à la manière dont les spectateurs regardent les images. Découvrir aujourd’hui Les Raisins verts ou Le Songe d’une nuit d’été, c’est accepter d’entrer dans une temporalité différente, d’apprivoiser une technique visible, presque artisanale. Cette expérience peut faire écho à celle qu’on vit lorsqu’on ouvre un roman d’une autre époque ou une biographie exigeante, comme celle d’un auteur ou d’une autrice ayant traversé plusieurs décennies de mutations culturelles. Le temps long, la patience, l’acceptation d’un rythme différent deviennent alors des valeurs précieuses.
Pour résumer, l’héritage de Jean-Christophe Averty ne se limite pas à quelques images emblématiques. Il se trouve dans l’idée même qu’un médium populaire peut être travaillé avec la rigueur et la liberté d’un art majeur, et que le public est capable d’accueillir cette ambition.
Qui était Jean-Christophe Averty ?
Jean-Christophe Averty était un réalisateur français de télévision et de radio, né en 1928 à Paris et décédé en 2017. Formé à l’IDHEC, il a rejoint la télévision en 1952 et s’est imposé comme un véritable pionnier de l’audiovisuel, en inventant une grammaire visuelle fondée sur l’incrustation, les décors dessinés et l’expérimentation formelle, tout en réalisant plus de 500 programmes pour la télévision et la radio.
Pourquoi parle-t-on de lui comme d’un pionnier de la télévision ?
On le considère comme un pionnier de la télévision car ses émissions des années 1960 figurent parmi les premières formes d’art vidéo en France. Il a exploré de manière systématique les possibilités techniques de la télévision – fond bleu, trucages électroniques, superpositions – pour créer un langage visuel original, bien au-delà des simples captations de spectacles qui dominaient alors.
Quels sont les programmes les plus marquants de Jean-Christophe Averty ?
Parmi ses programmes les plus célèbres, on peut citer la série satirique Les Raisins verts, connue pour ses séquences provocatrices, son adaptation entièrement sur fond bleu du Songe d’une nuit d’été, ainsi que ses émissions musicales consacrées à des artistes comme Brassens, Gréco, Gainsbourg, Dalida ou Johnny Hallyday. À la radio, son émission Les Cinglés du music-hall, diffusée pendant 28 ans, a également marqué les esprits.
Quel rôle a joué Averty dans le domaine du jazz ?
Grand amateur de jazz, Averty a été l’un des premiers à filmer les grands festivals de jazz en France, notamment Jazz à Juan. Il a aussi animé la longue émission de radio Les Cinglés du music-hall, bâtie sur sa collection de disques 78 tours et sur des cahiers retraçant le quotidien de la scène jazz d’avant-guerre. Il a ainsi contribué à documenter et à transmettre une mémoire musicale précieuse.
Comment accéder aujourd’hui aux œuvres de Jean-Christophe Averty ?
En 2012, Jean-Christophe Averty a confié la gestion et la conservation de ses œuvres télévisuelles et radiophoniques à l’INA. Une partie de ses émissions est aujourd’hui accessible via les plateformes de l’Institut national de l’audiovisuel ou dans le cadre de programmations spéciales sur certaines chaînes et festivals, ce qui permet de redécouvrir son travail dans de bonnes conditions.