Un architecte juif, survivant de la Shoah, qui traverse l’Atlantique pour réinventer sa vie dans une Amérique d’après-guerre obsédée par le progrès : tout, dans The Brutalist, ressemble à une biographie filmée. Pourtant, le nom de László Tóth n’apparaît dans aucun manuel d’histoire de l’architecture.
| Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir : |
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| Le László Tóth de The Brutalist est un personnage fictionnel, créé pour le cinéma, même s’il semble tout droit sorti d’une biographie d’architecte exilé. |
| Ce héros condense des éléments de vie de plusieurs architectes brutalistes bien réels, notamment les Hongrois Marcel Breuer et Ernő Goldfinger, ainsi que d’un géologue du même nom, tristement célèbre au Vatican. |
| Le film de Brady Corbet, tourné en VistaVision et récompensé à la Mostra de Venise puis aux Oscars 2025, joue en permanence sur la frontière entre réalité historique et invention romanesque. |
| Comprendre cette ambiguïté aide à mieux lire le film : non comme un simple biopic, mais comme une analyse critique de l’identité architecturale et du rêve américain vu par un exilé. |
László Tóth dans The Brutalist : un personnage fictionnel qui ressemble à un vrai architecte hongrois
Dans le film de Brady Corbet, László Tóth est présenté comme un architecte hongrois, juif, formé au Bauhaus, survivant de Buchenwald. Il débarque à New York en 1947, regarde la statue de la Liberté depuis le pont du bateau, et part en bus pour Philadelphie. Ce simple trajet condense déjà tout un imaginaire : l’exil, la promesse de renaissance, la fatigue des corps marqués par la guerre.
Le scénario suit sa trajectoire sur près de trente ans : des chantiers minables et d’une chambre de fortune derrière un magasin de meubles à un immense centre communautaire commandé par un industriel richissime, Harrison Lee Van Buren. Entre ces deux pôles, le film montre les humiliations, la précarité, la dépendance à l’héroïne, la lente reconstitution d’une famille et les compromis imposés par l’Amérique des années 1950.
Brady Corbet et Mona Fastvold signent ici un récit très balisé, presque romanesque : un homme qui a tout perdu, une nouvelle terre d’accueil, le rêve d’inscrire sa vision dans le béton. La façon dont le film découpe cette histoire en deux grandes parties et un épilogue — de « l’énigme de l’arrivée » à la Biennale de Venise 1980 — renforce encore l’impression de feuilleter un livre de vie.
Les spectateurs habitués aux « grands biopics d’architectes » (Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, Niemeyer) sortent donc souvent de la salle convaincus d’avoir rencontré un créateur réel enfin tiré de l’ombre. Les détails biographiques semblent trop précis pour être purement inventés : un style architectural brutaliste nourri par le Bauhaus, des plans inspirés des camps où il a été interné, un rapport obsessionnel au matériau brut.
Pourtant, dès les premiers articles de presse, les critiques sérieux ont pris soin de le rappeler : László Tóth n’est pas un personnage réel. Aucun grand architecte de ce nom n’a signé d’édifice majeur aux États‑Unis. Les bases de données spécialisées, des archives du MoMA aux catalogues de la Biennale d’architecture, restent muettes. L’illusion de réalité vient ailleurs : dans le patient travail de collage biographique.
Et c’est là que le film devient intéressant pour un public qui lit, qui aime démêler ce qui relève du document et ce qui tient du roman. Parce qu’en face de ce protagoniste inventé, tout le reste — la Shoah, l’exil, la montée de l’architecture brutaliste en Occident — appartient à notre histoire commune. La fiction s’emboîte dans un décor vérifiable, comme une brique rajoutée sur une façade déjà existante.
L’enjeu, pour le spectateur comme pour le lecteur curieux, n’est donc pas de chercher dans quel manuel retrouver László Tóth, mais de comprendre sur quelles existences réelles ce personnage fictionnel a été construit.
Pourquoi cette confusion entre personnage fictionnel et biographie vraie ?
La réception du film en France l’illustre bien. Sur Allociné, où The Brutalist affiche une moyenne de 4,3/5 d’après une quarantaine de critiques presse, plusieurs articles parlent d’un « portrait monumental d’architecte ». Télérama évoque un « film monde », l’un de ces rares objets qu’on croiserait « une fois tous les dix ans ».
Pour un public habitué à ce que le cinéma prestigieux colle à des figures historiques, la conclusion est naturelle : si c’est aussi ample, aussi documenté, cela doit forcément narrer une vie réelle. L’usage de langues multiples (anglais, hongrois, yiddish, italien), le tournage en 35 mm VistaVision sur vingt‑six bobines, l’entracte de quinze minutes comme au temps des grandes fresques hollywoodiennes : tout cela donne au récit une densité qui fait penser aux grandes sagas inspirées de faits avérés.
Cette impression est renforcée par la manière très « chronique » dont sont décrites les années 1947‑1960, puis l’épilogue vénitien de 1980. Les dates, les lieux, les détails matériels (le travail au port, l’hébergement chez les religieuses, le choix du marbre de Carrare) auraient tout à fait leur place dans une monographie d’architecte publiée chez un éditeur spécialisé en beaux‑livres.
Le film repose donc sur un malentendu volontaire : il met en scène un destin parfaitement crédible, adossé à une architecture brutaliste familière aux grandes villes européennes, mais choisit délibérément un nom inventé. Ce jeu avec le réel est au cœur de la proposition de Brady Corbet.

Entre réalité et fiction : quelles figures d’architectes ont inspiré László Tóth ?
Derrière le nom de László Tóth se devinent plusieurs silhouettes bien réelles, toutes issues de la Mitteleuropa du XXe siècle. Pour un lecteur qui s’intéresse à l’histoire de l’architecture, certains signaux clignotent immédiatement : Hongrie, formation moderniste, exil vers les pays anglo‑saxons, goût pour le béton.
La filiation la plus évidente mène à Marcel Breuer. Né en Hongrie en 1902, formé au Bauhaus, il devient l’un des grands noms du modernisme international. Sa chaise en tube d’acier, la Wassily, lui offre une célébrité mondiale, mais c’est surtout sa manière de sculpter le béton qui dialogue avec le film : le bâtiment du Whitney Museum à New York (aujourd’hui connu comme le « Breuer Building »), l’Unesco à Paris, ou l’église Saint John’s Abbey dans le Minnesota, où la façade se dresse comme une cloche de béton ouverte sur le ciel.
Impossible de ne pas penser à lui quand The Brutalist montre László Tóth, crayon à la main, imaginant un centre communautaire où la masse brute dialoguerait avec la lumière. Breuer, comme le héros du film, a dû reconquérir une place dans un paysage américain parfois méfiant envers les Européens immigrés, tout en imposant une esthétique jugée « froide » ou « inconfortable » par une partie du public.
Autre influence revendiquée par la critique internationale : Ernő Goldfinger, autre architecte hongrois passé par Paris avant de s’installer à Londres. Son nom est attaché à deux tours d’habitation brutalistes, Balfron et Trellick Tower, qui ont longtemps cristallisé le rejet et la fascination envers cette architecture. Trop massive, trop grise, trop présente, disaient certains habitants de l’Est londonien ; visionnaire, structurellement élégante, disaient d’autres architectes.
On retrouve ce décalage dans The Brutalist : le centre Van Buren, imaginé par László Tóth, divise les protagonistes. Pour le commanditaire, c’est un mausolée pour sa mère. Pour les habitants, c’est un monument ambigu, tirant vers l’abstraction, dont la beauté ne se laisse pas apprivoiser au premier regard.
La troisième référence, plus discrète, tient au choix même du patronyme. Dans l’actualité du XXe siècle, le nom de László Tóth renvoie à un géologue hongrois qui fit irruption en 1972 dans la basilique Saint‑Pierre à Rome pour frapper à coups de marteau la Pietà de Michel‑Ange, en criant qu’il était le Christ ressuscité. Le geste, capté par les médias du monde entier, reste l’un des actes de vandalisme artistique les plus célèbres du siècle.
Entre ce destructeur d’œuvre d’art et l’architecte fictif qui en conçoit de nouvelles, la tension est évidente. D’un côté le marteau qui brise le marbre, de l’autre le crayon qui dessine le béton. En choisissant d’appeler son héros comme cet homme, Corbet insère dans le film une polarité très forte entre destruction et création.
Comment le film transforme ces influences en identité architecturale singulière
Là où un biopic classique chercherait à coller au plus près de la vie de Breuer ou Goldfinger, The Brutalist préfère composer une figure hybride, presque allégorique. On reconnaît chez László Tóth les grandes thématiques associées à ces architectes : la foi dans la structure, le respect des matériaux, la recherche d’une beauté « dure ». Mais cette identité est travaillée par des données très personnelles : la Shoah, la séparation d’avec sa femme Erzsébet, l’addiction à la drogue.
Cette dimension intime est au cœur du film. Le centre communautaire Van Buren, présenté dans l’épilogue à la Biennale de Venise 1980, est décrit comme la transposition architecturale du camp de concentration. La nièce de László, Zsófia, explique que son oncle a consciemment repris la logique des baraquements, des cours fermées, des circulations imposées, pour l’inverser : ce qui enfermait devient lieu d’étude, de sport, de prière.
On se trouve alors très loin d’un simple hommage aux grands maîtres du brutalisme. L’architecture devient un langage pour traiter le traumatisme. Là où Breuer signait un siège pour une institution culturelle et Goldfinger une tour de logements, László Tóth imagine un « camp inversé », un monument de mémoire qui ne dit jamais son nom. L’identité architecturale du personnage naît de ce frottement entre styles repérables et expérience psychique singulière.
Pour les lecteurs et spectateurs qui aiment comprendre ce qu’ils voient, il y a là un outil de lecture précieux : ne pas chercher qui aurait réellement dessiné ce bâtiment, mais ce que cette forme raconte d’un survivant qui tente de transformer un lieu de mort en espace public vivant.
Architecture brutaliste et mémoire : ce que raconte le centre Van Buren dans The Brutalist
Au‑delà de la question du personnage réel ou non, The Brutalist propose une réflexion assez rare au cinéma sur le rapport entre architecture brutaliste et mémoire des catastrophes du XXe siècle. Le centre Van Buren, chantier gigantesque confié à László Tóth, structure le film comme un fil rouge. Il commence comme un rêve mégalomane d’industriel, il finit comme une œuvre ambiguë, entourée de rumeurs de disparition.
La commande initiale est simple : un seul bâtiment qui réunirait bibliothèque, salle de spectacle, gymnase et chapelle. Harrison Van Buren veut un monument pour sa mère mourante, un geste de philanthropie qui puisse aussi consolider son image. László y voit l’occasion, peut‑être unique, de matérialiser enfin tout ce qu’il porte depuis sa formation au Bauhaus.
À partir de là, le film bascule presque dans le chantier documentaire. Corps de métier qui résistent, consultant embauché pour réduire les coûts, accidents ferroviaires qui interrompent l’acheminement des matériaux : tout ce qui pèse sur un projet réel pèse aussi sur celui‑ci. Le budget du film lui‑même, voisin des dix millions de dollars, semble parfois faire écho à la lutte permanente pour financer des œuvres exigeantes.
Ce qui rend ce centre si singulier, et qui nourrit de nombreux textes critiques depuis sa présentation, c’est la manière dont il recycle l’imaginaire concentrationnaire. Escaliers qui ne mènent nulle part, couloirs étroits, masses de béton refermées sur elles‑mêmes : des éléments que beaucoup d’Européens associent spontanément aux camps de la mort se retrouvent ici dans un programme censé servir la vie quotidienne d’une communauté.
La nièce de László le verbalise clairement à Venise en 1980. Selon elle, son oncle a conçu le bâtiment comme un exorcisme : reprendre les formes de l’enfermement, mais pour les retourner contre elles‑mêmes. On peut y voir une métaphore plus large de ce que le brutalisme a tenté de faire : accepter la dureté de la ville moderne, mais sans la recouvrir d’une fausse douceur décorative. Le béton brut devient alors l’équivalent d’une parole sans fard.
Cette lecture permet de comprendre pourquoi certains critiques parlent de « film traumatique » autant que de « film d’architecture ». Loin de se contenter d’illustrer un style architectural, The Brutalist interroge la possibilité même de bâtir après Auschwitz. Que fait-on des lignes et des volumes quand on sait que des architectes ont aussi conçu des camps ? Peut‑on encore ériger des masses de béton sans réveiller quelque chose d’inconfortable ?
Le brutalisme, un style architectural contesté mais central dans le film
Dans la vraie vie, le brutalisme a souvent été réduit à quelques tours de logements des années 1960, promises à la démolition dans les journaux locaux. Pourtant, pour toute une génération de créateurs, ce mouvement représente un moment clé de l’histoire de l’architecture : l’affirmation que la structure, le matériau, les circulations valent mieux que l’ornement posé après coup.
The Brutalist prend le parti de montrer ce style dans toute sa complexité. Le centre Van Buren est massif, oppressant par moments, mais aussi traversé de lumières, de vides spectaculaires, de vues cadrées sur le paysage. Comme dans les réalisations de Breuer ou Goldfinger, la brutalité apparente cache une sophistication réelle des parcours et des proportions.
Pour un spectateur qui n’a jamais mis les pieds dans une église brutaliste ou une tour en béton, le film fonctionne presque comme une visite guidée émotionnelle : il fait ressentir la beauté anxieuse de ces espaces, sans maquiller leur côté dérangeant. C’est une porte d’entrée assez précieuse pour qui, ensuite, aura envie de pousser celle d’un bâtiment réel — qu’il s’agisse du siège de l’Unesco ou d’une barre plus modeste de banlieue.
Au passage, The Brutalist rappelle une chose simple : derrière chaque façade décriée se cache un contexte, une époque, un système de valeurs. Juger le brutalisme seulement à l’aune de photos Instagram de « béton moche », c’est oublier le projet social et politique qui l’a porté. Le film n’absout rien, mais il donne de la profondeur aux volumes.
Un film monumental : production, tournage et réception critique de The Brutalist
Pour mesurer à quel point l’illusion de réalité fonctionne autour de László Tóth, il suffit de regarder la trajectoire de The Brutalist lui‑même. Pensé dès 2018, retardé plusieurs fois par la pandémie, le projet a longtemps circulé dans la presse spécialisée comme un « monstre en préparation » : drame historique, tournage en pellicule, durée de 215 minutes avec entracte de quinze minutes, casting international.
Le film est coproduit par des structures américaines, britanniques et hongroises, puis distribué par A24 aux États‑Unis et Universal en France. Le tournage commence finalement à Budapest en mars 2023 avant de se déplacer à Carrare, en Toscane, pour les séquences dans les carrières de marbre. Côté technique, Brady Corbet fait appel au chef opérateur Lol Crawley, à la décoratrice Judy Becker et au monteur Dávid Jancsó ; le tout est mis en musique par Daniel Blumberg.
Ce soin extrême se ressent à l’écran : chaque plan compose comme une photographie, chaque décor semble à la fois historique et habité. Le choix du VistaVision, format large inventé dans les années 1950, n’est pas un simple clin d’œil cinéphile. Il permet de donner aux bâtiments une présence physique très forte, proche de ce que l’on ressent en levant la tête au pied d’une tour brutaliste réelle.
Sur le front des récompenses, le film suit le parcours des grands. À la Mostra de Venise 2024, il décroche le Lion d’argent du meilleur réalisateur, ainsi que plusieurs prix parallèles. L’American Film Institute le classe parmi les dix meilleurs films de l’année. Aux Golden Globes 2025, il repart avec le trophée du meilleur film dramatique et de la meilleure réalisation, et offre un prix d’interprétation à Adrien Brody.
Les BAFTA et les Oscars 2025 prolongent cette moisson en distinguant la mise en scène, le scénario, la photographie, la musique, sans oublier les seconds rôles de Felicity Jones et Guy Pearce. Au total, plus de trois cents nominations et plus d’une centaine de prix viennent consacrer ce qui aurait pu rester une curiosité de festival.
Une controverse IA qui rappelle que le réalisme a parfois un prix
Un détail de la post‑production a toutefois relancé le débat sur la frontière entre réalisme et fabrication. Le monteur Dávid Jancsó a expliqué publiquement que l’équipe avait utilisé un outil de clonage vocal, Respeecher, pour affiner certaines syllabes de hongrois dans la bouche des acteurs principaux. Officiellement, il s’agissait d’économiser des séances de postsynchronisation coûteuses sur un budget déjà tendu.
Une autre application d’intelligence artificielle a servi de support pour générer certains plans d’architecte visibles brièvement à la fin du film, avant que la décoratrice Judy Becker ne les retravaille. Ces révélations ont provoqué des réactions mitigées : nécessaire bricolage pour un film exigeant, ou glissement inquiétant vers des voix et des gestes de synthèse ?
Brady Corbet a répondu en conférence de presse, confirmant l’usage ponctuel de ces outils, mais en rappelant que l’essentiel restait joué, filmé, dessiné par des humains. Pour un film qui met en scène le travail manuel de l’architecte, la poussière des chantiers, la matérialité du béton, cette polémique a quelque chose d’ironique : elle montre que, même quand un récit paraît solidement ancré dans le réel, une partie de son vernis d’authenticité peut être numérique.
Dans un paysage cinématographique où les images générées prolifèrent, le cas de The Brutalist invite les spectateurs à une vigilance douce : oui, László Tóth agit, parle, dessine comme un créateur vrai. Mais son monde, comme sa voix, reste un agencement de signes, patiemment fabriqué en montage.
Pourquoi inventer László Tóth ? Ce que la fiction permet de dire sur l’architecture et l’exil
Reste une question, que beaucoup de spectateurs se posent en sortant de la projection : pourquoi les auteurs n’ont‑ils pas simplement filmé la vie de Breuer, Goldfinger ou d’un autre architecte auquel le parcours de László Tóth fait écho ? Qu’apporte ce détour par le personnage fictionnel, alors que l’arrière‑plan historique est si clairement documenté ?
La première réponse tient à la liberté. En inventant un architecte hongrois qui n’a jamais existé, Corbet et Fastvold s’autorisent des situations extrêmes — la dépendance à l’héroïne, le viol en Italie, la disparition possible de son commanditaire — qu’un biopic aurait eu du mal à assumer sans se heurter à la famille ou aux ayants droit. La fiction protège, en quelque sorte, la brutalité de ce qui est montré.
La seconde réponse regarde du côté de l’exil. László Tóth est une figure composite, comme beaucoup de migrants : un peu Breuer, un peu Goldfinger, un peu tant d’autres architectes anonymes qui ont dessiné des écoles, des églises ou des tours dans des bureaux sans jamais signer une monographie. En faire un seul homme, c’est rendre visible une cohorte de destins minuscules, tout en concentrant l’émotion sur un visage, un corps, une voix.
La troisième raison touche à l’analyse critique. En s’éloignant d’un nom connu, le film peut interroger plus frontalement le rôle de l’architecture dans la société. Un grand maître réel arrive sur l’écran déjà entouré de discours, de monographies, de polémiques. Un héros inventé, lui, peut être vu sans préjugés, juste à travers les conséquences sociales et intimes de ce qu’il bâtit.
Ce que les lecteurs et spectateurs peuvent retenir de cette ambiguïté
Pour les lectrices et lecteurs qui aiment arpenter les ponts entre cinéma et livre, cette stratégie ouvre plusieurs pistes. Elle rappelle que certains récits les plus puissants sur l’architecture ne sont pas des essais, mais des romans ou des films : on pense à La source vive d’Ayn Rand, qui s’inspire transparent de Frank Lloyd Wright, ou à certains polars se déroulant dans des tours de bureaux déshumanisées.
Dans The Brutalist, le choix de la fiction permet d’aborder des sujets rarement traités frontalement dans les ouvrages de théorie : la dépendance, la honte, la manière dont un créateur reconfigure ses souvenirs dans des plans. Ce que vit László Tóth sur le chantier, entre racisme feutré et violences symboliques, ressemble plus à la parole des ouvriers et des employés qu’aux récits glorieux publiés dans les monographies d’architectes stars.
Pour qui a envie d’aller plus loin, il y a plusieurs gestes simples à faire :
- Visiter un bâtiment brutaliste proche de chez soi — université, centre administratif, église — et l’observer comme si László Tóth venait de le livrer : quelles émotions naissent des volumes ?
- Lire une biographie ou un essai illustré sur Breuer ou Goldfinger pour confronter ce que le film suggère avec ce que l’histoire documente réellement.
- Revoir le film en prêtant attention aux détails concrets (escaliers, rampes, baies vitrées) et en oubliant l’idée de « vrai génie oublié » : uniquement des choix de mise en scène.
À la fin, la question « László Tóth, personnage réel ou fiction ? » devient presque secondaire. Ce qui importe, c’est ce que cette figure composite permet de penser : comment une société accueille ceux qui arrivent trop tard, comment un homme bousculé par l’Histoire grave sa douleur dans le béton, comment le cinéma peut, à son tour, construire des architectures de mémoire.
László Tóth dans The Brutalist est-il basé sur une personne réelle ?
Non. László Tóth, tel qu’il apparaît dans The Brutalist, est un personnage fictionnel. Il s’inspire de trajectoires d’architectes hongrois réels, notamment Marcel Breuer et Ernő Goldfinger, mais aucun architecte de ce nom n’a existé avec ce parcours. Le film condense plusieurs vies et contextes historiques en une seule figure romanesque.
En quoi l’architecture brutaliste est-elle importante dans le film ?
L’architecture brutaliste structure tout le récit : le centre Van Buren, projet central de László Tóth, est conçu en béton brut, avec des volumes massifs et des circulations très marquées. Le film montre comment ce style architectural, souvent jugé froid, devient pour le personnage un moyen de transformer le traumatisme des camps de concentration en espace public, entre mémoire et reconstruction.
Quels architectes ont inspiré le personnage de László Tóth ?
Les critiques citent surtout Marcel Breuer, pionnier moderniste formé au Bauhaus et exilé aux États-Unis, et Ernő Goldfinger, figure controversée du brutalisme londonien. Le choix du nom László Tóth fait aussi écho à un géologue hongrois connu pour avoir vandalisé la Pietà de Michel-Ange en 1972, créant une tension symbolique entre destruction et création.
The Brutalist est-il un biopic ou une fiction historique ?
The Brutalist est une fiction historique fortement documentée, mais pas un biopic. Les faits de contexte (Shoah, exil, montée du brutalisme, climat social des années 1950) sont réels, tandis que l’architecte et plusieurs événements intimes relèvent de l’invention. Le film joue volontairement sur cette frontière pour interroger notre besoin de croire à l’existence d’un ‘génie caché’.
Pourquoi le film a-t-il suscité un débat autour de l’intelligence artificielle ?
Parce que l’équipe a reconnu avoir utilisé un outil de clonage vocal (Respeecher) pour ajuster certains accents hongrois, ainsi qu’un logiciel d’IA pour générer une base de plans d’architecte avant retouches manuelles. Ces usages, limités mais réels, ont interrogé une partie du public sur la place de l’IA dans un film qui revendique par ailleurs une forte matérialité et un ancrage historique.