Éric Hazan : l’éditeur et écrivain, biographie et livres

En bref

  • Éric Hazan, né en 1936 et disparu en 2024, a eu plusieurs vies : médecin, militant, puis éditeur et écrivain au cœur de la gauche radicale française.
  • Héritier de Hazan Éditions, grande maison de livres d’art, il a observé de l’intérieur la concentration du secteur avant de fonder La Fabrique, pilier de l’édition indépendante.
  • Ses essais politiques et ses livres« L’Invention de Paris » à « Une traversée de Paris », composent une véritable biographie de la ville, façonnée par les luttes et les marges.
  • Son parcours éclaire la puissance d’une littérature engagée qui assume la confrontation, refuse l’eau tiède et mise sur des publications capables de déplacer le débat public.
Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir :
Un médecin devenu éditeur militant, figure majeure de l’édition indépendante de gauche.
Un héritage familial avec Hazan Éditions, maison de livres d’art pionnière dans la démocratisation de l’image.
La fondation de La Fabrique, maison d’essais politiques et de littérature engagée, pensée comme un outil de lutte.
Des livres sur Paris qui mêlent histoire urbaine, colère politique et amour des rues populaires.

Éric Hazan, biographie d’un médecin devenu éditeur et écrivain engagé

La biographie d’Éric Hazan ressemble à un roman politique du XXe siècle, traversé par la guerre, les exils, les engagements et les livres. Avant de devenir une figure de l’édition indépendante, il a d’abord été un enfant caché, un lycéen militant, puis un chirurgien qui n’a jamais séparé son métier de médecin de ses combats.

Il naît le 23 juillet 1936 à Neuilly-sur-Seine, dans une famille juive laïque et bourgeoise, marquée par des origines multiples : une mère née en Palestine de nationalité longtemps incertaine, un père juif égyptien. La Seconde Guerre mondiale balaie le confort de cette enfance. La famille se réfugie à Marseille puis à Antibes pour échapper aux persécutions antisémites. Ils vivent quasiment en autarcie. Le jeune Hazan s’éduque alors seul, dans le silence contraint des planques, en lisant tout ce qui lui tombe sous la main.

Après la guerre, retour à Paris. Il entre au lycée Louis-le-Grand, où se forme une partie de l’élite française, mais aussi de nombreux militants. Là, il découvre l’action politique concrète. À 16 ans, il rejoint une manifestation aux côtés des Jeunesses communistes. L’engagement ne sera plus jamais une activité secondaire. Quelques années plus tard, la guerre d’Algérie éclate. Hazan se range du côté des indépendantistes, en soutenant le FLN alors que la répression bat son plein. Cet épisode est fondateur : pour lui, la politique ne se résume pas aux discours, elle passe par des gestes risqués.

Il suit des études de médecine, se spécialise, et devient chirurgien cardiovasculaire au début des années 1970. Son cabinet et les blocs opératoires ne lui font pas oublier le monde extérieur. Au moment où le débat sur l’avortement déchire la société française, il prend position publiquement. Devant les caméras de l’ORTF, il affirme pratiquer des interruptions volontaires de grossesse. À l’époque, c’est un acte passible de poursuites pénales. Le risque ne l’arrête pas : la cohérence entre ses convictions et ses actes compte davantage.

Dans ces mêmes années, un autre front s’ouvre pour lui : la Palestine. Marqué par la guerre de 1967 et l’occupation, il devient un défenseur acharné des droits palestiniens. Il participe à la création de l’Association médicale franco-palestinienne, multiplie les séjours sur le terrain et s’engage, des années plus tard, dans le comité de parrainage du tribunal Russell sur la Palestine. En 1975, il part au Liban pendant la guerre civile pour soigner les blessés dans un hôpital de fortune. Tout, dans son parcours, montre ce refus de rester spectateur.

Cette première vie, celle du médecin militant, prépare en creux la suivante. L’université, les hôpitaux, les missions humanitaires lui montrent à la fois la violence du monde et les limites des institutions traditionnelles. Quand il bifurque vers le livre, il ne s’agit pas d’un retrait, mais d’un changement de front : les livres deviennent une autre manière de continuer le combat.

Dans le paysage des écrivains engagés, son histoire n’est pas isolée. On retrouve ce mélange de biographie politique et d’écriture chez d’autres auteurs dont les trajectoires sont racontées sur Papier Libre, qu’il s’agisse de Cesare Pavese ou de Romain Gary. Mais ce qui distingue Éric Hazan, c’est cette bascule tardive, après 40 ans, depuis la médecine jusqu’à l’édition, sans jamais édulcorer ses positions.

En filigrane, une idée simple accompagne toute sa vie : la littérature et l’édition ne servent à quelque chose que lorsqu’elles se frottent au réel, quand elles aident à comprendre les lignes de fracture d’une société plutôt que de les masquer.

Des Hazan Éditions à la concentration du livre d’art : un héritage transformé

Pour saisir le geste de l’éditeur Hazan, il faut revenir à sa famille. L’édition est chez lui une histoire de pères et de fils, de librairies et de catalogues construits sur plusieurs générations. Avant qu’il ne fonde La Fabrique, il y a l’aventure des Hazan Éditions, maison de livres d’art qui a profondément marqué le secteur au XXe siècle.

Tout commence au Caire, avec un oncle, Émile, libraire dans la communauté juive égyptienne. Avec son frère Fernand, il rejoint Paris en 1927. Émile monte une petite maison d’édition, tandis que Fernand crée quelques années plus tard les Éditions de Cluny. Après la guerre, Fernand lance une structure qui portera bientôt son nom : « Fernand Hazan, éditeur », futur « Éditions Hazan ». La maison se spécialise dans les Beaux Livres, les catalogues illustrés, les ouvrages d’histoire de l’art qui deviendront des classiques sur les étagères des bibliothèques familiales et des écoles d’art.

Dans les années 1960, les Éditions Hazan bouleversent leur marché. Alors que la couleur reste chère et rare dans l’édition, la maison investit dans l’offset, technique d’impression qui permet des reproductions en couleur de meilleure qualité à des coûts plus bas. Résultat : les tirages augmentent, les prix se stabilisent, et un public plus large accède aux images d’œuvres jusque-là réservées aux musées ou aux très gros porte-monnaie. C’est une forme précoce de démocratisation culturelle, par la technique.

Quand Éric Hazan quitte la médecine en 1983 pour rejoindre la maison familiale, il arrive dans un navire déjà prestigieux mais qui doit se réinventer. Il a 47 ans, un regard extérieur, et une sensibilité politique affûtée. Sous sa direction, Hazan Éditions se diversifie. À côté des grands catalogues d’art, le catalogue s’ouvre davantage à la photographie contemporaine, au design, à l’architecture. L’idée est de décloisonner le livre d’art, de l’arracher à l’entre-soi des collectionneurs et des musées pour le relier aux formes urbaines, aux gestes quotidiens, à la ville en transformation.

Mais l’économie du livre d’art s’avère brutale. Le début des années 1990 est frappé par une crise qui touche fortement ce secteur, considéré comme un produit de luxe. Parallèlement, de nouveaux acteurs comme Taschen imposent des livres d’art à prix cassés, portés par une industrialisation à très grande échelle. Hazan Éditions, de taille moyenne, se retrouve prise en étau. Les emprunts bancaires, utilisés pour financer des tirages ambitieux, deviennent un fardeau.

Pour Éric Hazan, cette période agit comme un cours accéléré de capitalisme éditorial. Il en gardera une maxime, qu’il répétera plus tard à propos de La Fabrique : ne jamais devoir un centime aux banques. La dette comme piège, l’indépendance financière comme condition de l’indépendance intellectuelle.

En 1993, la maison est finalement rachetée par Hachette. Hazan accepte de rester un an pour accompagner la transition. Rapidement, la divergence de vision devient claire. Là où le groupe raisonne en parts de marché, en collections calibrées, lui continue de penser en termes de catalogue, de cohérence intellectuelle, de conversation avec les lecteurs. Il quitte donc la maison familiale, désormais absorbée par un géant éditorial. Depuis 2017, Hazan n’est plus qu’un département de Hachette Livre, spécialisé dans les beaux livres.

Ce passage au sein d’une grande structure industrielle nourrit sa méfiance vis-à-vis de la concentration éditoriale. Il a vu de l’intérieur comment une maison indépendante peut perdre sa latitude créative quand les décisions se prennent à distance, sur la base de grilles Excel plus que de manuscrits annotés. Ce constat ne l’amène pas au cynisme, mais à la décision de créer un outil alternatif : une maison de littérature engagée et d’essais politiques, délibérément à l’écart des logiques dominantes.

Cette expérience familiale fait aussi écho à d’autres trajectoires d’éditeurs ou d’auteurs ayant circulé entre institutions fortes et marges plus fragiles. On pense, par exemple, à des écrivains comme Michel Ragon, critique d’art et romancier, qui a lui aussi fait passer sa connaissance du milieu artistique dans une œuvre traversée par l’histoire sociale.

En arrière-plan, l’histoire d’Hazan Éditions éclaire une tension toujours actuelle : comment concilier diffusion large, exigence esthétique et autonomie intellectuelle dans un secteur de plus en plus dominé par quelques groupes ? La suite du parcours d’Éric Hazan, avec La Fabrique, est une tentative très concrète de répondre à cette question.

La Fabrique : une maison d’édition indépendante au service des essais politiques

Quand Éric Hazan fonde La Fabrique en 1998 avec Stéphanie Grégoire, le paysage éditorial français est déjà largement structuré autour de grands groupes. Le Seuil, Gallimard, Hachette, Editis tiennent l’essentiel des rayons, tandis qu’une poignée de maisons plus petites tentent de faire entendre d’autres voix. C’est dans cet interstice que La Fabrique vient se glisser, avec un projet clair : publier des essais politiques et des textes de littérature engagée qui ne trouveraient pas forcément leur place ailleurs.

Le nom n’est pas choisi au hasard. « Fabrique » renvoie au geste artisanal, à la petite taille assumée, mais aussi au fait de fabriquer des idées, des récits, des outils pour l’action. Hazan le répète dans un petit livre programmatique, « Pour aboutir à un livre » : dans ce métier, comme dans l’engagement politique ou l’amour, ce sont les rencontres qui décident de tout. Derrière chaque ouvrage, il y a la décision de miser sur une voix singulière, parfois minoritaire, souvent clivante.

La ligne éditoriale de La Fabrique ne se veut pas homogène sur le plan doctrinal. On y croise des communistes, des anarchistes, des penseurs autonomes, des collectifs, et des voix qui refusent précisément les étiquettes traditionnelles. Le fil rouge, c’est le choix de publications qui s’installent sur des lignes de fracture : l’islam et la laïcité, le féminisme et la prostitution, le capitalisme financier et ses marges, les politiques sécuritaires, la question raciale, la Palestine, les révoltes urbaines.

Contrairement à d’autres catalogues plus descriptifs, Hazan assume l’idée de « livres programmatiques ». Il ne s’agit pas seulement de comprendre le monde, mais aussi de proposer des pistes pour le transformer. Cela ne veut pas dire que tous les auteurs partagent la même stratégie révolutionnaire, mais que les textes doivent avoir une portée pratique, nourrir des luttes, des collectifs, des syndicats, des mouvements. On est loin d’une vision universitaire de l’essai, enfermé dans le circuit des colloques et des revues spécialisées.

Le fonctionnement de la maison traduit ces choix. L’équipe se compose d’un noyau restreint, avec Jean Morisot et Stella Magliani-Belkacem notamment, sur un mode égalitaire sans hiérarchie verticale lourde. Les décisions éditoriales se prennent à quelques-uns, autour de manuscrits lus et relus avec attention. Pas de comité marketing, pas de validation par des financiers. La croissance est volontairement lente, et surtout, sans recours au crédit bancaire. Cette règle d’or, héritée du traumatisme de la crise des années 1990, garantit que personne ne viendra imposer une cadence ou un virage stratégique au nom d’une ligne de crédit.

Au fil des ans, La Fabrique construit un catalogue qui devient rapidement une référence de la gauche radicale. On y retrouve des textes de penseurs contemporains comme Éric Fassin ou Frédéric Lordon, des rééditions de figures historiques comme Marx ou Fourier, des interventions d’Angela Davis, Judith Butler, Jacques Rancière. Certains livres rythment l’actualité militante, circulent dans les assemblées de fac, dans les ZAD, dans les syndicats. Ils nourrissent les débats sur la précarité, le racisme structurel, la police, les frontières.

Pour les lecteurs et lectrices qui fréquentent les librairies indépendantes, le dos blanc de La Fabrique devient vite un repère dans les rayons « politique » ou « philosophie ». Nombre de libraires racontent cette scène récurrente : un client vient chercher le dernier roman à la mode, puis repart finalement avec un petit essai de La Fabrique repéré au passage, parce qu’un titre l’a accroché. C’est là que l’on mesure le rôle de ces maisons : créer des occasions de bifurcation dans les parcours de lecture.

À côté d’autres éditeurs exigeants, comme Agone à Marseille ou Amsterdam à Paris, La Fabrique a contribué à redonner une visibilité à une pensée de gauche explicitement critique du capitalisme néolibéral, dans une période où les grandes maisons généralistes hésitaient à parier sur ce type de textes. Pour qui veut aujourd’hui se constituer une bibliothèque de littérature engagée, le catalogue de La Fabrique reste une base solide.

Pour comprendre ce que cela produit concrètement, il suffit de comparer cette trajectoire avec celle d’auteurs plus installés dans des circuits classiques, comme Marielle Macé ou Ernest Hemingway, dont la diffusion passe par des maisons puissantes, mais moins marquées politiquement. La Fabrique, elle, revendique sa place dans un camp.

En creux, cette aventure dit aussi quelque chose de précieux pour les lecteurs de 2026 : la survie d’une édition indépendante de combat repose sur des choix très concrets, presque prosaïques – pas de dettes, petite équipe, tirages raisonnés, présence forte en librairie, bouche à oreille – bien plus que sur les discours de principe. C’est cette mécanique discrète qui permet à des livres dérangeants d’exister durablement.

Une œuvre d’écrivain : Paris, la ville comme personnage politique

Si Éric Hazan reste souvent présenté comme un éditeur majeur, son travail d’écrivain mérite d’être considéré pour lui-même. À partir du début des années 2000, il consacre une série de livres à Paris qui forment une sorte de grande chronique urbaine, à la fois érudite et en colère, tendre et implacable.

Dans « L’Invention de Paris », paru en 2002, il explore la ville quartier par quartier, mais loin des circuits touristiques ou des récits nostalgiques. Ce n’est pas le Paris de carte postale, mais celui des barricades, des miséreux, des cafés disparus, des complots politiques. Il retrace l’histoire des enceintes successives, de celle de Philippe Auguste jusqu’au périphérique, montrant comment chaque mur, chaque boulevard, chaque percée haussmannienne est un geste politique autant qu’urbanistique.

Ce qui frappe, c’est la manière dont il redonne chair à des lieux effacés : les ruelles rasées de Belleville, le cimetière des Innocents aux Halles, les cabarets populaires, les cafés où se tramaient des émeutes ou des coups d’État. Il ressuscite des toponymes oubliés, des figures effacées de la mémoire officielle, comme ce commandant Beaurepaire, qui aurait préféré se suicider plutôt que de cautionner la reddition de Verdun en 1792. À travers ce travail, la ville devient un livre qu’il apprend au lecteur à déchiffrer.

Une autre dimension essentielle de ses écrits sur Paris tient à la manière dont il distribue honneurs et blâmes. Hazan s’étonne, par exemple, qu’une grande avenue célèbre Mac Mahon, gouverneur de l’Algérie et bourreau de la Commune, tandis que des révolutionnaires comme Robespierre ou Saint-Just ne bénéficient que de rues minuscules, perdues dans les marges de la capitale. Il milite pour une toponymie plus fidèle à l’histoire populaire, une ville qui se souviendrait de ceux qui ont combattu plutôt que de ceux qui ont réprimé.

Dans « Une traversée de Paris », publié en 2016, il pousse plus loin encore ce geste. Le livre se lit presque comme une balade, avec un narrateur qui arpente les rues, commente les façades, relève les fantômes historiques. Mais derrière la déambulation se dessine une critique précise du Paris contemporain : gentrification, transformation des quartiers populaires en vitrines touristiques, éviction des classes populaires vers la périphérie. Là encore, l’urbanisme n’est jamais neutre.

Ce cycle parisien s’accompagne d’autres écrits, notamment sur la Palestine, où il met en dialogue son histoire familiale, ses engagements de médecin et son regard d’analyste politique. La cohérence est là : la ville où il se dit « parigot » et les territoires occupés par l’armée israélienne sont envisagés avec le même souci de faire apparaître les rapports de force derrière les cartes postales.

Pour des lecteurs qui découvriraient aujourd’hui Éric Hazan par ses écrits, une petite feuille de route peut être utile :

  • Commencer par « L’Invention de Paris » pour entrer dans sa façon de faire parler la ville.
  • Poursuivre avec « Une traversée de Paris », qui prolonge et actualise ce regard, plus frontalement tourné vers les conflits du présent.
  • Explorer ensuite ses essais politiques sur la Palestine et la gauche française pour comprendre l’armature idéologique qui nourrit ses promenades urbaines.

Dans ce rapport à la ville, il y a parfois des résonances avec d’autres écrivains qui ont fait d’un lieu un personnage à part entière : Naples pour Elsa Morante, Dublin pour Joyce, ou certains espaces frontaliers chez des auteurs contemporains comme Antonythasan Jesuthasan. Chez Hazan, Paris reste néanmoins singulière, car elle est moins un décor qu’un champ de bataille permanent entre mémoire officielle et résistances discrètes.

Pour celles et ceux qui se promènent aujourd’hui dans la capitale, son œuvre agit comme un filtre. Après l’avoir lu, impossible de traverser la place de Clichy sans penser à la bataille de 1814, de longer la gare du Nord sans repérer la place Napoléon III dont presque personne ne connaît le nom, ou de passer par la République sans se demander quels héros oubliés se cachent derrière les plaques de rues environnantes. L’écriture de Hazan transforme la flânerie en geste politique.

Héritage, édition indépendante et vitalité de la littérature engagée

Éric Hazan s’éteint le 6 juin 2024, à 87 ans. Sa disparition ne marque pas un point final, mais plutôt un moment de bilan pour toute une génération de lecteurs, de libraires et d’éditeurs qui ont grandi avec La Fabrique dans leurs rayons. Deux ans plus tard, son influence se lit autant dans les catalogues des maisons que dans les débats qui animent la gauche française.

Son héritage se déploie sur plusieurs plans. Sur le plan éditorial, La Fabrique a contribué à prouver qu’une édition indépendante pouvait tenir sur la durée en refusant certains compromis : pas de dettes, pas de dépendance systématique aux aides publiques, pas de best-sellers fabriqués de toutes pièces pour financer le reste. Ce modèle inspire aujourd’hui une génération de petites structures, souvent montées par d’anciens libraires ou d’anciens universitaires, qui se spécialisent dans quelques domaines (écologie politique, féminisme, critique sociale) et assument des tirages modestes mais réguliers.

Sur le plan intellectuel, les publications qu’il a portées ont pesé dans de nombreux débats qui traversent encore la société française : sur la police, le racisme, la question coloniale, l’Europe, la précarité. Certains concepts ont circulé bien au-delà des cercles militants, repris dans les médias, cités dans des tracts, discutés dans des clubs de lecture. Pour beaucoup, La Fabrique a été cette maison qui a mis à disposition des outils de pensée quand d’autres maisons hésitaient.

Sur le plan symbolique enfin, le parcours d’Hazan rappelle que la figure de l’éditeur peut être autre chose qu’un gestionnaire de marques. Dans ses prises de parole publiques, il s’est toujours présenté non comme un arbitre neutre, mais comme un acteur à part entière de la lutte politique. Sa pratique de l’édition rejoint en cela celle d’autres figures, plus anciennes, qui voyaient le livre comme un moyen d’organisation, presque comme une arme conceptuelle.

Pour les lecteurs et lectrices qui cherchent aujourd’hui à se repérer dans l’offre foisonnante d’essais politiques, une question se pose : comment distinguer une véritable littérature engagée d’un simple habillage marketing ? Quelques indices peuvent aider :

Signal Ce qu’il révèle
Maison d’édition et taille du catalogue Une petite structure cohérente sur 10–20 ans signale souvent un projet politique durable, plus qu’une collection lancée opportunément.
Présence en librairie indépendante Un livre bien défendu par les libraires engagés a plus de chances d’être en résonance avec des débats réels qu’avec un simple plan média.
Usage du « je » et positionnement de l’auteur Un texte qui assume son camp et ses limites est souvent plus honnête qu’un essai prétendument « au-dessus de la mêlée ».
Vie du livre après sa parution Un ouvrage qui circule en collectifs, syndicats, clubs de lecture, garde sa pertinence au-delà de son passage dans la presse.

Dans ce paysage, la trajectoire d’Éric Hazan offre un repère. Elle montre qu’un éditeur peut refuser certaines invitations, certains plateaux télé, certains repositionnements commodes, et continuer malgré tout à exister, parce qu’il parle à un public précis, attentif, qui cherche autre chose qu’un énième « coup » médiatique. Ce public, ce sont souvent les mêmes qui suivent des parcours d’écrivains singuliers, de Robert Coover à d’autres voix minoritaires, et qui fréquentent assidûment les tables « essais » de leurs librairies de quartier.

Enfin, son amour de Paris, raconté dans ses livres, continue d’irriguer des discussions très actuelles sur la ville : comment penser le Grand Paris autrement que comme un chantier pharaonique ? Comment rouvrir des passages entre centre et périphérie, entre arrondissements et banlieue, sans reproduire les violences passées ? Hazan propose des idées concrètes, comme ces rues encore invisibles qu’il imagine entre le XXe arrondissement et Les Lilas ; il donne ainsi aux urbanistes, élus, mais aussi simples habitants, des pistes de réflexion très concrètes.

Pour celles et ceux qui lisent encore, son parcours laisse une conviction simple : un écrivain ou un éditeur ne change pas le monde seul, mais il peut donner des mots, des cartes, des récits à celles et ceux qui essaient de le transformer. Et c’est souvent par ces petites unités de pensée, ces livres tenus à la main au fond d’un métro ou posés sur une table de cuisine, que les grandes bascules commencent.

Qui était Éric Hazan en quelques mots ?

Éric Hazan était un médecin français devenu éditeur et écrivain, né en 1936 et mort en 2024. Après une carrière de chirurgien engagé dans de nombreux combats politiques (soutien au FLN, défense de l’avortement, solidarité avec la Palestine), il a repris la maison familiale Hazan Éditions, puis fondé La Fabrique, maison d’édition indépendante consacrée aux essais politiques et à la littérature engagée.

Quelles sont les œuvres essentielles d’Éric Hazan à lire en premier ?

Pour découvrir son travail d’écrivain, on peut commencer par L’Invention de Paris (Le Seuil), qui propose une lecture politique et sensible de la capitale, puis Une traversée de Paris (La Fabrique), qui prolonge cette approche. Pour son versant plus directement politique, ses ouvrages sur la Palestine et ses essais publiés à La Fabrique permettent de comprendre sa vision de la gauche radicale.

En quoi La Fabrique est-elle une maison d’édition indépendante particulière ?

La Fabrique se distingue par une ligne éditoriale clairement située à gauche, un catalogue centré sur les essais politiques, les textes militants et la critique du capitalisme. Son modèle économique repose sur une petite équipe, une croissance maîtrisée, l’absence de dettes bancaires et une forte présence en librairie indépendante. Elle privilégie des livres programmatiques, pensés comme des outils pour l’action et le débat.

Quel rôle a joué la famille Hazan dans l’édition française ?

La famille Hazan est à l’origine d’une grande maison de livres d’art, Hazan Éditions, créée au XXe siècle et pionnière dans l’utilisation de l’offset couleur pour démocratiser l’accès aux images. Cette maison a profondément marqué le secteur des beaux livres avant d’être rachetée par Hachette dans les années 1990. Éric Hazan a été un maillon essentiel de cette histoire, avant de choisir une autre voie avec La Fabrique.

Pourquoi l’héritage d’Éric Hazan reste-t-il important aujourd’hui ?

L’héritage d’Éric Hazan compte encore parce qu’il montre qu’une édition indépendante, assumant un positionnement politique clair, peut durer dans un paysage dominé par de grands groupes. Ses livres sur Paris influencent toujours la manière de penser la ville, tandis que les publications de La Fabrique continuent de nourrir les débats contemporains sur la gauche, le racisme, la police ou la Palestine. Pour de nombreux lecteurs, il incarne une manière exigeante et cohérente de lier engagement et travail éditorial.

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