Pièce-monstre créée à La Colline, La Racine carrée du verbe être explore ce que deviennent les vies quand, un jour, un billet d’avion prend la direction de Paris plutôt que de Rome.
| Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir : |
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| La Racine carrée du verbe être imagine cinq vies possibles d’un même homme, de Beyrouth à Paris, Montréal, Rome et le Texas, à partir d’un exil décidé en 1978. |
| Le spectacle mêle mémoire de la guerre du Liban, explosion du port de Beyrouth en 2020, physique quantique et questions intimes sur l’identité, la filiation et le pardon. |
| La mise en scène fait circuler le spectateur entre les cinq personnages-avatars grâce à une scénographie mobile, aux vidéos et aux dessins projetés sur scène. |
| L’analyse littéraire de la pièce met en lumière une écriture foisonnante, parfois bavarde, qui alterne fulgurances poétiques, humour et passages plus démonstratifs. |
Résumé complet de La Racine carrée du verbe être : une semaine pour cinq vies possibles
Au cœur de La Racine carrée du verbe être, l’idée est simple et vertigineuse à la fois : que se passe-t-il quand, un jour de 1978, une famille qui fuit la guerre civile au Liban choisit la France plutôt que l’Italie ? À partir de cette décision très concrète, presque banale – acheter des billets d’avion pour mettre les siens à l’abri – le spectacle déroule une série de vies parallèles comme autant de réponses possibles à la même question.
Tout commence dans un Beyrouth en guerre. Un enfant d’une dizaine d’années échange avec un vieil homme, dans une ville en ruines où l’on entend les bombardements au loin. Sa famille s’apprête à partir. Le père envoie son frère acheter des billets pour le premier avion qui partira vers un pays sûr, la France ou l’Italie. Il reviendra avec des places pour Paris, scellant ainsi le point de départ de la fable : et si le vol avait été pour Rome, ou pour un autre ailleurs ?
Des décennies plus tard, un autre choc vient relancer ce questionnement. Le 4 août 2020, la double explosion du port de Beyrouth dévaste la ville. Cet événement réel, encore très présent en 2026 dans la mémoire collective libanaise, sert de déclencheur. Quarante-deux ans après l’exil, la catastrophe ramène à la surface les images de la guerre, mais aussi toutes les versions possibles de l’existence qui ont été écartées sans qu’on le sache.
Le dramaturge met alors en scène cinq avatars d’un même personnage, Talyani Waqar Malik, double fictionnel qui condense ses interrogations. Chacun de ces Talyani vit dans un pays différent, avec un destin qui lui est propre, mais tous vont voir leur vie bouleversée durant la semaine qui suit l’explosion du port. La pièce suit ces sept jours cruciaux, en faisant alterner les scènes, les lieux, les langues, comme si l’on zappait entre cinq chaînes de télévision racontant la même catastrophe depuis des angles opposés.
Le premier Talyani vit en Italie. Devenu un neurochirurgien extrêmement brillant, il est aussi un être humain profondément désagréable. Il a abandonné ses enfants, vit dans des hôtels de luxe, fréquente des prostituées et se réfugie dans une consommation compulsive de sexe et d’alcool. La catastrophe de Beyrouth vient fissurer cette armure cynique. En arrière-plan, ce destin pose la question de la responsabilité : que vaut la réussite sociale quand la vie intime est à ce point détruite ?
À Paris, un autre Talyani est chauffeur de taxi. Sa vie paraît plus ordinaire : il enchaîne les courses, discute avec les clients, compense son exil jamais digéré par un humour parfois désabusé. Sauf que, dans sa voiture, montent un botaniste et un groupe de jeunes activistes écologistes. Ce Talyani-là se retrouve mêlé à des actions militantes, à des débats sur la responsabilité climatique, et à la mémoire d’un pays d’origine qu’il ne reconnaît plus qu’à travers les images des chaînes d’info.
Au Québec, troisième version de lui-même : Talyani est un artiste plasticien homosexuel. Il travaille sur des installations, des dessins, des performances qui mettent en scène la fragilité des corps et des frontières. Lorsque la nouvelle de l’explosion de Beyrouth arrive, cette mémoire traumatique s’invite dans ses œuvres et dans sa vie sentimentale. Sa trajectoire ouvre un espace sur la question du verbe être au sens le plus intime : comment se définir quand on a quitté son pays, sa langue, et que l’on a dû se construire en marge des normes familiales ?
Plus loin encore, au Texas, un autre Talyani est enfermé dans le couloir de la mort. Il a été condamné après le meurtre gratuit d’un jeune couple, geste presque absurde qui renvoie à la violence du monde. Ce personnage donne à voir le versant le plus sombre des possibles. À travers lui, le spectacle interroge la peine capitale, la notion de faute irrémédiable et la possibilité, ou non, d’un pardon.
Enfin, un dernier Talyani n’a jamais quitté Beyrouth. Il tient une petite boutique de vêtements, mène une existence modeste, hésite entre résignation et obstination à rester. Quand le port explose, c’est son quartier qui est soufflé. Il incarne ceux qui n’ont pas pris l’avion, ceux dont la vie ne se raconte pas dans les biographies d’exilés, mais dans la survie au quotidien.
Durant une semaine, les scènes de ces cinq existences se succèdent, parfois se superposent sur le plateau. Une sœur, Layla, navigue d’un avatar à l’autre, comme un fil reliant ces possibles. Elle s’adresse à trois d’entre eux dans une même séquence, révélant à quel point ces hommes sont différents, mais porteurs d’une même blessure. À mesure que le récit avance, le spectateur comprend que ces destins ne sont pas seulement parallèles, ils communiquent par des images, des motifs, des phrases communes, jusqu’à donner le sentiment d’un seul être éclaté en cinq fragments.
Ce résumé montre combien la pièce s’apparente moins à un simple roman français porté sur scène qu’à une expérience narrative totale. C’est une méditation dramatique sur les conséquences d’un choix et sur ces versions de soi qui continuent de vivre dans l’ombre de nos décisions, comme une racine carrée dont on n’aurait jamais fini d’écrire les décimales.
Personnages et destins croisés : une galerie d’avatars pour interroger le verbe être
Ce qui frappe en entrant dans l’analyse littéraire de La Racine carrée du verbe être, c’est la manière dont les personnages fonctionnent comme un système. Chacun pourrait tenir le premier rôle dans une pièce autonome, mais c’est dans la confrontation de leurs trajectoires que l’ensemble prend sens. Leur mise en regard devient un laboratoire d’identité, presque une démonstration théâtrale où chaque variation de Talyani explore une facette du même noyau intime.
La figure du neurochirurgien italien condense l’image du migrant qui a « réussi ». Sur le papier, tout y est : carrière brillante, maîtrise des codes sociaux européens, aisance matérielle. Pourtant, ce personnage se révèle d’une sécheresse affective glaçante. Son obsession du contrôle – sur les cerveaux qu’il opère comme sur les femmes qu’il paye – masque une panique plus profonde : celle d’avoir rompu des liens qu’il n’arrive plus à retisser, notamment avec ses enfants. L’écriture le montre souvent dans des espaces sans fenêtres, chambres d’hôtel standardisées où il tourne en rond. Sa trajectoire donne à voir le coût humain d’une intégration qui se paie de solitude.
À l’inverse, le Talyani chauffeur de taxi parisien semble vivre en permanence dans un espace ouvert. Sa voiture circule, les visages changent, la ville file derrière les vitres. C’est par lui que passent certaines des discussions les plus actuelles du spectacle : l’écologie, l’engagement politique, la fatigue des grandes métropoles. Le botaniste qu’il transporte, entouré de jeunes militants, apporte un contrepoint intéressant. Ces jeunes rappellent d’autres figures de la littérature contemporaine engagée, qu’on retrouve par exemple dans certains romans d’auteurs comme Romaric Godin quand il décrit les impasses sociales et économiques. Ici, ils deviennent un miroir tendu à ce conducteur venu d’ailleurs, qui observe leur colère mais peine à la faire sienne.
L’artiste québécois, lui, introduit la dimension du corps comme lieu de résistance et de fragilité. Son homosexualité, loin d’être un simple « signe de modernité », est traitée comme un élément de biographie qui influence sa manière de penser le monde. Ses œuvres, faites de matériaux précaires, de dessins et de vidéos, entrent en résonance avec celles d’autres créateurs qui questionnent la mémoire et le trauma, à la manière d’Edmond Baudoin dans ses bandes dessinées autobiographiques, dont on trouve un aperçu dans cette présentation de son travail graphique. Sur scène, ce Talyani-là montre comment l’art peut devenir une façon de « tenir » quand les appartenances traditionnelles ne suffisent plus.
Le condamné à mort au Texas est sans doute le plus dérangeant des cinq. Il a commis un crime gratuit, presque incompréhensible, et attend l’exécution dans une temporalité suspendue. Sa présence pose de front la question de la violence : celle de l’individu, mais aussi celle de l’État qui décide de supprimer une vie. La pièce ne cherche pas à l’innocenter, mais à faire entrevoir ce qu’il aurait pu devenir, cet autre Talyani qui n’aurait pas tiré sur ce couple. À travers lui, le thème du pardon est exploré jusqu’à ses limites : peut-on vraiment demander pardon à partir d’une cellule condamnée ?
Le dernier Talyani, le commerçant resté à Beyrouth, représente ceux qui ne partent pas. Il vit au milieu des pénuries, des coupures d’électricité, d’une économie à la dérive. Son lien à la ville est presque organique : il connaît ses rues, ses fissures, ses habitants. Après l’explosion du port, c’est littéralement son environnement qui s’écroule. Ce personnage permet de rappeler que derrière les récits d’exil et les grandes analyses géopolitiques, il existe aussi ces vies tenues par de petits gestes quotidiens, ces existences qui ne quitteront jamais le cadre du quartier.
À côté de ces cinq figures masculines, plusieurs personnages féminins structurent le récit. Layla, la sœur, concentre beaucoup d’attentes et de clichés. Elle est souvent la figure de la femme qui soutient, qui écoute, qui se sacrifie pour son père ou son frère. Certaines scènes la montrent face aux différentes versions de Talyani, comme si elle essayait de rassembler les morceaux d’un même être. D’autres personnages féminins, en revanche, restent plus enfermés dans des rôles stéréotypés : la prostituée, la fille hystérique, la sœur dévouée jusqu’à l’effacement. Cette limite nourrit une critique récurrente de la pièce, qui peine parfois à donner aux femmes la même complexité qu’aux hommes.
Pour mieux saisir ce jeu de miroirs, il est utile de visualiser les cinq avatars en un coup d’œil :
| Avatar de Talyani | Pays | Occupation | Enjeu principal |
|---|---|---|---|
| Neurochirurgien | Italie | Chirurgien réputé, vie dans les hôtels | Réussite sociale contre désert affectif |
| Chauffeur de taxi | France (Paris) | Conducteur mêlé à des actions écologistes | Engagement citoyen et mémoire de l’exil |
| Artiste plasticien | Canada (Québec) | Créateur homosexuel d’installations et de dessins | Art, identité et reconstruction intime |
| Condamné à mort | États-Unis (Texas) | Prisonnier dans le couloir de la mort | Culpabilité, justice et impossibilité du pardon total |
| Commerçant | Liban (Beyrouth) | Vendeur de vêtements, vie de quartier | Rester malgré la destruction et la crise |
Au fond, ces cinq figures se complètent comme les personnages d’un grand roman français éclaté sur un plateau. Chacun réagit différemment à l’événement du 4 août 2020, mais tous révèlent que le verbe être n’est jamais figé : il se conjugue à travers les choix, les accidents, les rencontres, dans cette matière instable qu’est une vie humaine.
Voir ou revoir ces images en vidéo prolonge l’expérience et permet de mesurer la force visuelle de la pièce, au-delà des seules didascalies.
Thèmes majeurs et symbolique de La Racine carrée : identité, exil et mathématiques de l’existence
La Racine carrée du verbe être fonctionne comme une grande machine à produire des questions. Elle ne se contente pas de raconter cinq destins : elle déplie une série de thèmes qui traversent l’œuvre de son auteur depuis longtemps, mais poussés ici à un degré de densité rarement atteint. L’identité, l’exil, la filiation, la guerre, le pardon y voisinent avec des interrogations plus métaphysiques inspirées par la physique quantique et les mathématiques.
Le point de départ tient en une interrogation simple : pourquoi vivre ne suffit-il pas à notre bonheur ? À travers les cinq Talyani, le spectacle montre que l’existence ne se résume pas à avancer en ligne droite. À chaque carrefour, un autre chemin aurait pu être pris. La pièce s’appuie sur l’image de la physique quantique, qui évoque des particules pouvant suivre plusieurs trajectoires possibles. Pour chaque route réellement empruntée, une autre est restée en suspens, comme si une version parallèle de nous-mêmes continuait d’y marcher.
C’est là qu’intervient la métaphore de la La Racine carrée. La racine carrée de 2 est un nombre irrationnel, dont les décimales s’enchaînent à l’infini sans se répéter. Elle devient l’image d’un être humain dont les possibilités ne se laissent pas enfermer dans une équation simple. On peut l’approcher, la mesurer, mais jamais l’épuiser. La pièce joue avec cette idée en rappelant, dans certains monologues, que tout calcul identitaire est voué à rester approximatif.
En parallèle, la figure de l’arbre revient souvent, dans les décors comme dans les dialogues. Les racines, invisibles, s’étendent sous terre, se croisent, bifurquent, se heurtent à des pierres, contournent des obstacles. Elles ressemblent aux trajectoires des avatars de Talyani. Ces ramifications souterraines que le spectateur devine mais ne voit pas toutes, renvoient aux variables mathématiques évoquées à plusieurs reprises sur scène. Le spectacle associe ainsi de façon très concrète la botanique, l’écologie militante et une réflexion presque philosophique sur ce qui, en nous, tient lieu de racine.
Plusieurs thèmes contemporains s’entrelacent dans ce cadre :
- L’exil et la mémoire de la guerre : le Liban des années 1970 et celui de 2020 forment les bornes d’une histoire marquée par la violence. La pièce insiste sur ce que signifie partir enfant et tenter de se reconstruire ailleurs, sans jamais effacer le point de départ.
- La filiation et le rapport au père : les pères sont souvent absents, défaillants ou idéalisés. Les fils cherchent à s’en détacher tout en reproduisant certains de leurs gestes.
- Le pardon : plusieurs scènes, notamment dans la troisième partie, tentent de penser la possibilité de pardonner l’impardonnable, que ce soit dans le cadre familial ou judiciaire.
- Les violences faites aux femmes : elles surgissent à travers des récits d’agressions, de domination sexuelle, de sacrifices imposés.
- L’écologie et l’urgence climatique : le botaniste et les jeunes activistes interrogent le rapport de la pièce au futur, questionnant ce que nous laissons aux générations suivantes.
Cette profusion thématique rappelle d’autres œuvres qui cherchent, elles aussi, à embrasser de larges pans d’existence en un seul geste, à l’image de certains romans de Yasunari Kawabata où l’intime et l’Histoire se répondent, comme on peut le voir dans cette présentation de l’auteur : portrait de Kawabata et de son écriture de la mémoire. Ici, toutefois, la matière est filtrée par la structure même du spectacle, en trois grandes parties.
Les deux premières, souvent saluées, déroulent cette « mathématique de l’être » avec une énergie impressionnante. Les allers-retours entre les destinations, l’accélération progressive des événements après l’explosion du port, la façon dont les motifs se répondent d’une scène à l’autre, tout donne le sentiment d’une construction virtuose. La troisième partie, en revanche, divise davantage. Elle s’ouvre sur des monologues très longs : un cours de mathématiques qui explicite ce qui était jusque-là suggéré, et une séquence sur le pardon qui tend à tout verbaliser. Pour certains spectateurs, ces moments ont quelque chose d’un « résumé explicatif » inutilement démonstratif, ralentissant la circulation des émotions.
Reste que cette ambition, même quand elle trébuche, place la pièce dans un champ peu fréquent du théâtre contemporain : celui qui ose confronter la violence du réel (explosion, exil, peine de mort) à des outils conceptuels venus des sciences. Dans ce maillage, l’identité libanaise, l’expérience de l’exil et la quête intime trouvent une forme de langage commun, à mi-chemin entre la poésie et l’équation.
Les captations d’entretiens autour de la pièce prolongent cette réflexion, notamment sur le rapport entre science, mémoire et création théâtrale.
Une mise en scène-labyrinthe : scénographie, images et circulation des récits
Au-delà du texte, une grande partie de l’interprétation de La Racine carrée du verbe être passe par sa mise en scène. Le spectacle aurait pu virer au casse-tête illisible : cinq vies, cinq pays, une catastrophe commune, des retours en arrière… Pourtant, le travail mené sur l’espace et l’image rend cet enchevêtrement étonnamment clair pour le spectateur.
Le dispositif scénographique, signé Emmanuel Clolus, repose sur des panneaux mobiles qui glissent, pivotent, se recomposent sous les yeux du public. En quelques secondes, un hôtel italien devient un studio d’artiste québécois, un taxi parisien laisse place à une cellule de prison américaine. Parfois, les panneaux restent immobiles, délimitant plusieurs espaces joués simultanément. On assiste alors en parallèle à deux, trois, voire quatre fragments de destin. L’effet est proche de ce que l’on ressent en lisant un roman choral où les chapitres alternent très vite, mais ici le changement se fait à vue.
La deuxième partie s’ouvre sur une image presque documentaire : Beyrouth en ruines. Des murs effondrés, des gravats, des amas de plastique, des planches brûlées occupent tout le plateau. Puis, par leur simple présence physique, les acteurs déblayent les décombres, comme si la reconstruction de la ville passait d’abord par le mouvement des corps. Ce geste, très concret, dit beaucoup de la façon dont le spectacle pense la mémoire : ce n’est pas seulement une affaire de flash-back, mais aussi de gestes à recommencer, de pierres à soulever, de poussière à respirer.
Les vidéos de Stéphane Pougnand jouent un rôle important dans cette circulation entre les lieux et les temps. Projeter des images de Beyrouth, de ses rues, de ses bâtiments éventrés, c’est faire entrer la ville réelle dans le théâtre. Les dessins de Wajdi Mouawad et de Jérémy Secco, eux, ajoutent une strate plus subjective. On passe d’un plan presque journalistique à des formes plus abstraites, des silhouettes, des lignes, des arbres. Ce passage permanent du concret au symbolique accompagne la bascule entre souvenirs personnels et catastrophe historique.
Sur le plateau, la troupe de comédiens – treize au total, plus la première promotion de la Jeune Troupe de La Colline – fonctionne comme un chœur éclaté. Les acteurs changent de rôle avec une grande fluidité. Une même interprète incarne parfois, à quelques minutes d’intervalle, une sœur dévouée, une prostituée, puis une militante. Cette circulation renforce l’idée que les identités ne sont pas figées. Le spectateur retrouve certains visages dans des fonctions différentes, ce qui nourrit l’impression de se déplacer dans un labyrinthe de possibles.
Deux acteurs se partagent le rôle de Talyani, ce qui permet d’incarner physiquement cette multiplicité. Wajdi Mouawad et Jérôme Kircher, presque jumeaux sur scène, alternent les différents avatars : l’un plus vulnérable, l’autre plus brutal, l’un dans la tendresse, l’autre dans la violence. Cette distribution double évite de figer Talyani dans une seule présence : il devient vraiment cette racine carrée du verbe être, fractionné, démultiplié, mais reconnaissable dans chaque fragment.
Un moment souvent mentionné comme une prouesse d’interprétation est la scène où Layla s’adresse à trois avatars de son frère en même temps. L’actrice passe d’un registre à l’autre, modulant sa voix et son corps selon qu’elle parle au neurochirurgien, au chauffeur de taxi ou au condamné à mort. La mise en scène cadre ce dialogue polyphonique en isolant chaque Talyani dans un espace lumineux différent, tandis que Layla circule de l’un à l’autre. Cette image dit visuellement ce que le texte développe sur le plan narratif : au fond, c’est le même lien familial qui tente de rejoindre trois vies divergentes.
Certains choix, en revanche, suscitent du débat. Les scènes de sexe, particulièrement graphiques, entre le neurochirurgien et la prostituée, ou encore entre un père et sa fille, sont jouées dans un hyperréalisme qui peut paraître gratuit. Elles soulignent la violence faite aux corps, mais leur durée et leur frontalité laissent parfois penser qu’elles appuient un propos que le reste du spectacle faisait déjà sentir. De même, la disposition en trois parties de durée quasi égale ne correspond pas à une intensité dramatique homogène : les premiers volets sont jugés plus percutants que le dernier, alourdi par des « explications de texte » scéniques.
Reste que la mise en scène tient le pari de faire exister simultanément cinq histoires, un pays meurtri, un passé de guerre et un présent de crise, sans perdre le spectateur. Elle prouve qu’un plateau de théâtre peut accueillir une complexité narrative que l’on réserve souvent au roman ou au cinéma sériel.
Style d’écriture et réception critique : une fresque ambitieuse entre fulgurance et bavardage
Sur le plan du style d’écriture, La Racine carrée du verbe être s’inscrit dans une lignée de textes théâtraux foisonnants, nourris de récits autobiographiques et de questionnements philosophiques. La langue alterne registres familiers et passages presque lyriques, n’hésitant pas à glisser sur le terrain de l’essai quand il s’agit de parler de mathématiques ou de pardon. Ce mélange explique en partie la réception contrastée de la pièce : certains y voient une fresque nécessaire, d’autres un spectacle par moments trop explicatif.
Les dialogues « ordinaires », notamment dans le taxi parisien ou dans la boutique de Beyrouth, sont d’une grande immédiateté. On entend la rumeur de la ville, les expressions des clients, les petites piques qui rythment la vie quotidienne. Cette oralité fonctionne très bien, surtout quand elle est portée par des comédiens qui savent faire entendre les accents sans caricature. Elle ancre fermement la pièce dans le réel, comme si l’on déroulait à voix haute un roman français social et politique.
À l’opposé, certains monologues atteignent une intensité poétique rare. Lorsqu’un avatar de Talyani évoque la guerre civile, la fuite, les nuits d’enfance à compter les obus, la langue se densifie, les images se superposent, les phrases s’allongent. On retrouve ici un goût pour la phrase ample, presque musicale, qui n’est pas sans rappeler certains passages d’auteurs comme Mishima, dont l’analyse de l’intime et de la violence est disséquée dans cet article consacré aux Confessions d’un masque.
C’est dans la troisième partie que le style d’écriture pose davantage question. Deux grandes tirades, l’une sur la nécessité du pardon, l’autre sous forme de cours de mathématiques appliquées au destin, viennent expliciter de manière frontale ce que la pièce avait jusque-là montré par les situations et les images. Sur le papier, cette volonté d’expliciter le sous-texte peut se défendre : le dramaturge assume de prendre par la main les spectateurs les moins familiers avec ces notions. Sur scène, toutefois, ces longs passages verbaux ralentissent le rythme et donnent parfois l’impression d’un commentaire ajouté au récit.
La critique souligne également la manière dont le texte représente les personnages féminins. Les sœurs dévouées, les filles sacrifiées pour s’occuper du père malade, les prostituées que l’on maltraite, les figures d’« hystériques » renvoient à des clichés encore tenaces. Même si certaines scènes cherchent à leur donner une parole propre, la structure globale du récit reste centrée sur les trajectoires masculines, autour desquelles gravite une constellation de femmes souvent définies par leur rapport aux hommes.
Dans les retours de spectateurs et de journalistes, plusieurs points reviennent :
- Une admiration pour la virtuosité structurelle : la façon de tenir simultanément cinq intrigues, sans perdre le fil, est régulièrement saluée.
- Un enthousiasme pour le jeu d’acteurs : la troupe, et notamment Nora Krief dans le rôle de Layla, impressionne par sa capacité à circuler entre les registres.
- Des réserves sur la longueur : avec trois parties de durée similaire, le spectacle exige un engagement important, surtout quand certains monologues semblent redondants.
- Un malaise face à certaines scènes très crues : plusieurs voix s’interrogent sur la nécessité de l’hyperréalisme sexuel dans la démonstration globale.
Cette réception nuancée ne retire rien à l’ambition du projet. Elle rappelle plutôt qu’un spectacle qui tente de tout embrasser – le Liban, la guerre, l’exil, la sexualité, les mathématiques, la peine de mort, l’écologie – s’expose à des points de friction. C’est aussi ce qui fait sa force : proposer au public une matière suffisamment dense pour susciter des discussions, des désaccords, des relectures, comme le ferait un long récit romanesque.
Pistes d’interprétation : que raconte vraiment La Racine carrée du verbe être aujourd’hui ?
Relue en 2026, La Racine carrée du verbe être continue de résonner fortement avec l’actualité. La situation du Liban reste fragile, les questions d’accueil des exilés et de justice climatique occupent le débat public, et la tentation du repli national n’a pas disparu. Dans ce contexte, la pièce peut être relue comme une tentative de raconter ce que signifie, concrètement, « être » au croisement de plusieurs mondes.
La figure des cinq avatars permet d’abord de dépasser une vision simpliste de l’exilé « réussi » ou « raté ». Aucun des Talyani n’est entièrement sauvé ou entièrement perdu. Le neurochirurgien italien possède la reconnaissance sociale mais pas la paix intérieure. Le chauffeur de taxi parisien a trouvé sa place dans la ville, mais reste habité par une nostalgie douloureuse. L’artiste québécois parvient à sublimer ses blessures dans l’art, au prix parfois d’une solitude radicale. Le condamné texan incarne la dérive maximale, celle où la violence du monde s’est retournée contre les autres. Le commerçant resté à Beyrouth, enfin, reste l’axe discret autour duquel tout tourne : celui qui n’a pas bougé, mais qui voit le paysage changer autour de lui.
L’une des forces de la pièce est de montrer que ces cinq trajectoires ne sont pas des options interchangeables dans un catalogue de destinations exotiques. Elles sont conditionnées par des structures politiques, économiques, familiales. Au Texas, la peine de mort n’est pas un hasard : elle renvoie à un système judiciaire et à une culture de la violence armée. À Paris, les débats écologiques se heurtent à des inégalités sociales persistantes. À Beyrouth, la reconstruction post-explosion doit composer avec la corruption, les intérêts géopolitiques, la crise économique. Le spectacle rappelle ainsi que le « destin individuel » ne peut pas être pensé en dehors des contextes collectifs.
Sur le plan plus intime, La Racine carrée du verbe être propose une réflexion sur ce qui demeure constant en nous, malgré les accidents. C’est là que la métaphore mathématique prend sens. Comme la racine carrée de 2, nos vies semblent pouvoir se développer à l’infini dans des directions différentes, mais quelque chose persiste : un rapport au père, un souvenir d’enfance, une langue maternelle, une peur ou un désir fondateur. La pièce invite chaque spectateur à se demander : si un billet de train, une décision d’études, une rencontre avaient pris une autre forme, quelle version de soi existerait aujourd’hui ? Et que reste-t-il, malgré tout, qui ferait qu’on se reconnaîtrait encore ?
Par certains aspects, cette interrogation rejoint des préoccupations que l’on retrouve dans beaucoup d’analyses littéraires contemporaines : comment articuler destin individuel et forces collectives, comment écrire ou mettre en scène une vie sans trahir sa complexité ? Dans un paysage éditorial où les récits autofictionnels se multiplient, la pièce propose une sorte d’autofiction démultipliée, théâtrale, presque scientifique, qui pourrait dialoguer avec d’autres œuvres explorant la fragmentation de l’identité.
Enfin, La Racine carrée du verbe être pose la question de ce que le théâtre peut faire face au trauma. En mettant en scène l’explosion du port de Beyrouth à peine quelques années après les faits, la pièce prend le risque de la proximité temporelle. Certains y verront une manière nécessaire de ne pas laisser les images se figer dans les archives des journaux télévisés. D’autres s’interrogeront sur la capacité de la scène à accompagner, et non à instrumentaliser, ce type d’événement. Ce débat traverse désormais beaucoup de créations scéniques et romanesques qui s’emparent de l’actualité brûlante.
Quoi qu’il en soit, la pièce rappelle une évidence souvent oubliée : le verbe être n’est pas seulement une conjugaison apprise à l’école. Il est ce que l’on tente de définir toute une vie, à travers des choix minuscules et des cataclysmes, des renoncements et des émerveillements. C’est cette quête, plus que toute autre, que La Racine carrée du verbe être met au centre de sa fresque.
La Racine carrée du verbe être est-elle adaptée d’un roman de Yannick Grannec ou d’une œuvre différente ?
Malgré le titre de cet article qui évoque Yannick Grannec et le champ du roman français, La Racine carrée du verbe être est avant tout une pièce de théâtre contemporaine. Elle n’est pas l’adaptation d’un roman existant, mais une création écrite et mise en scène pour la scène, qui emprunte cependant beaucoup de codes narratifs au roman choral.
Quel est le lien entre le titre La Racine carrée et le contenu de la pièce ?
La référence à la racine carrée renvoie à la racine carrée de 2, nombre irrationnel aux décimales infinies. Le spectacle s’en sert comme métaphore des possibles d’une existence humaine : pour chaque choix effectué, d’autres chemins restent ouverts en théorie. Les cinq avatars de Talyani incarnent ces vies parallèles que le calcul du destin ne peut pas clore.
Quels sont les principaux thèmes abordés par La Racine carrée du verbe être ?
La pièce aborde une large palette de thèmes : l’exil depuis le Liban, la guerre civile, la double explosion du port de Beyrouth en 2020, la filiation et le rapport au père, le pardon, les violences faites aux femmes, la peine de mort au Texas, l’écologie à travers des activistes parisiens, et une réflexion plus abstraite sur l’identité inspirée par la physique quantique et les mathématiques.
Comment se déroule concrètement la représentation sur scène ?
Le spectacle est construit en trois grandes parties de durée comparable, souvent présentées soit sur deux soirées, soit en intégrale. La scénographie utilise des panneaux mobiles, des vidéos et des dessins projetés pour passer rapidement d’un pays à l’autre. Treize comédiens et la Jeune Troupe de La Colline incarnent une multitude de personnages, tandis que deux acteurs se partagent les différents avatars de Talyani.
À qui La Racine carrée du verbe être s’adresse-t-elle en priorité ?
La pièce parlera particulièrement aux spectateurs intéressés par les récits d’exil, les questions d’identité et de mémoire, les formes narratives complexes et les écritures qui croisent intime et politique. Sa durée, ses nombreux personnages et certaines scènes très crues en font cependant un spectacle plutôt destiné à un public adulte prêt à s’immerger longtemps dans un univers dense et exigeant.