L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier — Qui serions-nous si nous pouvions nous rater ?

Chronique · Roman · Goncourt 2020

L’Anomalie est un roman qui ment sur sa nature. Il se présente comme un thriller — un avion Paris-New York pris dans une violente zone de turbulences, qui atterrit deux fois à Newark avec trois mois d’écart. Les mêmes passagers, deux fois. Leurs vies bifurquées entre-temps. Mais sous le prétexte du suspense, Hervé Le Tellier écrit autre chose : un essai en forme de roman sur le sens de nos vies quand elles pourraient ne pas être uniques.

La force du livre réside dans cette tension entre le dispositif oulipien — calculé, maîtrisé, obsessionnel — et l’humanité brute qui déborde de ses personnages. On suit une dizaine de passagers avant l’anomalie : un architecte à double vie, une chanteuse en bout de course, un tueur à gages qui lit Keats dans les aéroports, une femme en instance de divorce qui a décidé de tout recommencer à New York. Chaque portrait est bref, précis, dénué de pathos. Le Tellier n’explique rien. Il pose. Il observe, avec une distance qui n’est jamais froide — plutôt la distance de quelqu’un qui regarde avec beaucoup d’attention.

Puis la machine se met en route. Les doubles doivent se rencontrer. Les institutions — militaires, religieuses, scientifiques, judiciaires — tentent de contrôler l’inexplicable. Une scène particulièrement réussie montre les théologiens et les physiciens dans la même salle, incapables de se parler, chacun convaincu d’avoir la bonne grille de lecture. L’absurde bureaucratique de cette gestion de crise dit quelque chose de précis sur la façon dont les sociétés répondent à ce qui les dépasse : on classe, on nomme, on indemnise, et on continue.

Ce qui reste, après la dernière page, c’est une question simple : serions-nous à la hauteur de nous-mêmes ?

Ce que le roman fait de plus intéressant, c’est la façon dont chaque personnage réagit à son propre double. Certains se rejettent avec une violence qui dit tout sur le rapport qu’on entretient avec nos propres insuffisances. D’autres se reconnaissent avec soulagement — un soulagement presque honteux, comme si l’existence d’un alter ego légitimait enfin tous les chemins qu’on n’a pas pris. D’autres encore disparaissent, incapables de tenir deux fois la même vie, ou simplement incapables d’être regardés par eux-mêmes sans cligner des yeux.

Le roman intègre aussi une dimension métatextuelle assez jouissive : un auteur de romans de gare est parmi les passagers, et son livre — un thriller médiocre dont l’intrigue ressemble étrangement à l’anomalie elle-même — devient une clé de lecture que Le Tellier agite sous nos yeux avec un sourire. La fiction anticipait le réel. Ou le réel a copié la fiction. Ou les deux n’ont jamais vraiment été distincts. Le roman ne tranche pas, et c’est une bonne décision.

La critique a beaucoup glosé sur la dimension philosophique — la simulation, le multivers, Leibniz convoqué dans le texte lui-même avec une désinvolture calculée. Mais ce qui reste, après la dernière page, c’est une question plus simple : serions-nous à la hauteur de nous-mêmes ? Pas de la version améliorée, de la version fantasmée. De nous-mêmes tels qu’on est, là, maintenant, avec les choix qu’on a faits et ceux qu’on a évités.

L’Anomalie ne répond pas. Il pose la question et passe à autre chose. C’est peut-être ça, l’OuLiPo : l’élégance de ne jamais insister. Le Goncourt 2020 récompensait un roman populaire autant qu’un roman exigeant — ce qui est rare, et mérite d’être dit sans arrière-pensée.

L’Anomalie — Hervé Le Tellier · Gallimard, 2020 · 336 pages

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