La Petite Dernière, de Fatima Daas — La répétition comme langue maternelle

Chronique · Roman · Autofiction

« Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la petite dernière. Souvent, ça veut dire que je suis celle dont on attendait moins. »

La première phrase revient. Elle revient tout le livre, comme une litanie, comme une prière, comme le tic-tac d’une identité qui se cherche sans jamais pouvoir s’immobiliser. Fatima Daas avait vingt-cinq ans quand elle a publié La Petite Dernière. C’est son premier roman. Il parle d’une fille de Clichy-sous-Bois, d’une famille algérienne, de l’islam, du RER B, et d’une femme prénommée Jana dont elle tombe amoureuse.

Le livre est construit sur la répétition. Chaque chapitre commence pareil, revient sur les mêmes formules, les retourne légèrement, les recharge. C’est une technique héritée de la littérature orale, du chant, de la sourate apprise par cœur — et ça fonctionne sur la page parce que Daas l’a intégrée, pas empruntée. La forme n’est pas un ornement. Elle est ce dont il est question : une identité qui tourne sur elle-même, qui revient, qui se reprend, qui ne se fixe jamais tout à fait.

Ce n’est pas un roman de la réconciliation. C’est un roman de la tension maintenue — et c’est exactement ce qu’il fallait.

Ce qui est remarquable, c’est la précision de la contradiction. Fatima est croyante — pratiquante, qui prie, qui jeûne, qui cherche dans l’islam un cadre autant qu’une paix. Fatima est lesbienne — qui désire Jana, qui veut cette relation, qui ne veut pas choisir entre les deux. Ces deux réalités ne se résolvent pas dans le roman. Elles ne s’annulent pas, ne se hiérarchisent pas, ne font pas l’objet d’une réconciliation téléphonée en dernière page. Elles coexistent avec une honnêteté rare — une honnêteté qui coûte, qui se sent dans chaque phrase un peu trop courte, un peu trop coupée avant la conclusion facile.

La Petite Dernière n’est pas non plus un roman de la banlieue au sens sociologique du terme. Clichy-sous-Bois est là, le RER B est là — cet interminable trajet entre la banlieue et Paris qui est aussi un trajet entre deux mondes, deux rythmes, deux façons d’exister dans l’espace public. La dureté des trajets et des regards est là. Mais Daas ne fait pas de la géographie sociale un décor exotique à décrire. C’est le fond de l’air, le tissu quotidien, ce qu’on traverse sans le voir parce qu’on l’a toujours traversé.

Le rapport à la famille est traité avec la même précision : ni condamnation ni idéalisation. Les parents de Fatima n’ont pas eu les codes pour l’accueillir telle qu’elle est — mais le roman ne les rend pas monstrueux pour autant. Ils ont fait ce qu’ils savaient faire, dans un monde qui ne leur a pas donné plus. C’est une nuance difficile à tenir sur 176 pages. Daas la tient.

Daas ne résout rien. Elle témoigne. Et dans ce témoignage — précis, répétitif, jamais complaisant, jamais résigné — il y a quelque chose qui touche à ce que la littérature fait de mieux : rendre intelligible ce que personne d’autre ne pouvait dire à votre place, et rendre visible ce que beaucoup préféraient ne pas voir.

La Petite Dernière — Fatima Daas · Actes Sud, 2020 · 176 pages

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