D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan — La fiction en procès

Chronique · Roman · Prix Renaudot 2015

Prix Renaudot, Prix des lycéens — on peut pardonner à quelqu’un d’avoir lu ce roman sans vraiment l’avoir lu. La gloire prématurée avilit parfois. Delphine de Vigan méritait mieux que d’être réduite à ses couvertures de magazine et ses adaptations Netflix. D’après une histoire vraie est un roman sur l’écriture qui finit par devenir ce qu’il décrit : un texte dont on ne sait plus s’il dit vrai — et cette incertitude n’est pas un défaut, c’est exactement le sujet.

Delphine de Vigan, narratrice en son propre nom — ou presque —, rencontre une femme appelée L., brillante et magnétique, qui s’installe dans sa vie comme un parasite doux. L. n’écrit pas de fiction, dit-elle. Elle ne supporte que le réel. Elle travaille pour des célébrités, fabrique leurs mémoires à leur place, disparaît dans les mots des autres. Ghostwriter professionnelle, elle est faite d’absence — une absence si travaillée qu’elle en devient fascinante.

L. est de ces personnages qu’on ne cerne jamais complètement. Elle arrive avec des arguments, des attentions, une disponibilité suspecte. Elle convainc l’écrivaine que la fiction est une trahison — envers le réel, envers les lecteurs, envers soi-même. Et l’écrivaine, épuisée après le succès de son roman précédent, vulnérable dans cette période de vide qui suit la publication, se laisse convaincre. C’est la progression la plus réussie du livre : non pas une rupture, mais un glissement progressif dont on ne repère jamais le moment exact.

Le roman prend au sérieux une idée qu’il finit par démontrer fausse. C’est une forme d’honnêteté rare.

Le dispositif est vertigineux. Le roman parle d’un livre qui sera ce roman. Il parle d’une influence qui est peut-être en train de s’exercer sur nous, lecteurs, pendant que nous lisons. Il pose la question de savoir si ce que nous tenons entre les mains est une fiction ou un témoignage — et si cette distinction a encore un sens quand l’auteure est aussi la narratrice, et que la narratrice est peut-être elle aussi en train d’être réécrite par quelqu’un d’autre.

Ce que De Vigan réussit, c’est de prendre au sérieux les arguments de L. — assez longtemps pour nous convaincre à notre tour. L’idée que la fiction trahit, qu’elle déguise, qu’elle embellit quand le réel mériterait d’être montré tel quel : c’est une pensée qui circule, dans les milieux littéraires comme en dehors. Le roman la suit jusqu’au bout, puis la retourne. Ce n’est pas une réfutation facile. C’est une démonstration par l’exemple : la fiction dit des choses que le réel seul ne peut pas dire.

La fin a été critiquée — trop rapide, trop close sur elle-même. C’est vrai. Mais il y a quelque chose de juste dans ce refus de tout expliquer. L. reste L. : une silhouette, un doute, une influence qu’on ne saura jamais entièrement mesurer. Exactement comme la fiction elle-même — et c’est peut-être la dernière chose que le roman nous dit avant de se refermer.

D’après une histoire vraie — Delphine de Vigan · JC Lattès, 2015 · 362 pages

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